Coronavirus : « La crise ouvre le champ des possibles pour faire de l’humour », explique Charline Vanhoenacker

LIVRE Le livre « Debout les damnés de l’Uber » de Charline Vanhoenacker est sorti en librairie le 11 mai dernier, l’occasion de parler capitalisme et humour confiné avec la chroniqueuse de France Inter

Propos recueillis par Aude Lorriaux

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Charline Vanhoenacker, journaliste et humoriste belge
Charline Vanhoenacker, journaliste et humoriste belge — BALTEL/SIPA
  • 20 Minutes a lu le livre Debout les damnés de l’Uber, sorti en librairie le 11 mai, et a posé quelques questions à son autrice, la journaliste Charline Vanhoenacker.
  • « Ces chroniques montrent à quel point on est à un carrefour de la société », dit l’humoriste, qui « conspue » Amazon et les plateformes numériques.
  • D’habitude « confinée à la Maison de la Radio », Charline Vanhoenacker n’a pas eu le temps de s’ennuyer pendant le confinement, qui a retardé la sortie de son livre de deux mois.
La couverture du livre de Charline Vanhoenacker, « Debout, les damnés de l'Uber ! »

On a lu le livre Debout les damnés de l’Uber (Denoël), de Charline Vanhoenacker, sorti le 11 mai dernier, et on a bien ri. Et pas seulement ri, on a aussi réfléchi, grâce à ce choix de 80 chroniques, à cette société où tout est livrable en un rien de temps, « devenue un vaste room service » comme l’écrit la chroniqueuse de France Inter, au détriment de tout un tas de gens appelés pudiquement « employés », et que l’humoriste préfère qualifier d’ouvriers ou d’ouvrières.

On avait donc hâte de dialoguer avec l'autrice, et aussi de savoir comment elle avait vécu cette crise, qui a confiné son livre de force pendant deux mois, mais lui a aussi offert un vaste terrain d’analyses et de blagues, l’épidémie ayant « tout fait marcher à l’envers ». Ce fut au moins une bonne nouvelle pour l’humour, qui se nourrit volontiers de retournements de situations.

Comment avez-vous vécu ce confinement ?

Je n’ai pas à me plaindre, à part le fait de ne pas être physiquement au bureau, et de ne pas voir mes camarades, j’ai continué à faire ma chronique le matin et mon émission l’après-midi. Comme beaucoup de privilégiés qui peuvent télétravailler, je n’ai pas eu le temps de m’ennuyer. Si on regarde bien notre société aujourd’hui on était prêts pour le confinement, on a le streaming ou la VOD pour la culture, pour bouffer on peut se faire livrer, à part sur le plan psychologique, on était tout à fait conditionnés à rester chez nous…

Vous aviez peut-être déjà de l’entraînement comme journaliste…

Oui ça m’a rappelé l’époque où j’ai été pigiste pour le quotidien belge Le Soir, et où je travaillais chez moi. Et à la Maison de la radio, comme j’ai une chronique à 8h j’arrive à 7h15, donc je prends mon petit dej à la Maison de la Radio, je déjeune à la Maison de la Radio et ensuite j’ai une émission à 17h donc je n’ai pas d’autre choix que de rester à la Maison de la Radio jusqu'à 18h30 le vendredi soir...

Dans votre livre,  le thème de l’ubérisation est très présent, mais aussi plus largement celui des classes sociales, des « petites mains » exploitées, des faibles contre les forts. En bref, vous avez un côté Robin des bois. Ça vous vient d’où ? De vos parents profs ?

Oui à la fois de mes parents profs, car je suis issue d’une petite classe moyenne: ils sont profs au collège. Et surtout de la région d’où je viens, dans le sud de la Belgique, une région de métallurgie et charbonnage, qui s’appelle La Louvière. C’est un bassin industriel et minier que j’ai vu décliner toute mon enfance, comparable à Roubaix ou Florange. C’est mon terreau donc je lis la politique et la société à travers ce prisme.

Diriez-vous que vous êtes anticapitaliste ?

Ben… Oui. Je n’aime pas le mot « anti » parce que c’est très binaire. Mais oui. C’est très marqué politiquement « anticapitaliste », je n’en fais pas une idéologie dans laquelle je m’enferme. Tout ce qui est société de consommation, actionnariat, gap immense entre les salaires d’une même entreprise, ce sont des choses qui m’énervent.

Vous n’avez pas mis les dates des chroniques.

Je pense qu’elles sont toutes intemporelles, j’ai volontairement choisi des chroniques qui peuvent traverser le temps. Je ne fais pas un bouquin chaque année avec mes chroniques : c’est 80 chroniques sur environ 600 sur trois ans. J’ai trop de respect pour l’objet livre pour les imprimer toutes, je ne veux pas que ce soit un livre « kleenex ». Si j’avais parlé de Griveaux et Buzyn, à la vitesse où valsent les ministres, il serait déjà obsolète ! Je voulais que le livre soit une vision kaléidoscopique de la société, car j’ai l’impression qu’on est à un moment charnière… Aujourd’hui ce qui est politique, c’est beaucoup plus la façon dont on consomme et dont on fait nos choix de société. Quand on choisit de regarder Netflix, d’utiliser des trottinettes électriques, de commander des pizzas sur Uber Eats… D’un geste sur Amazon avec mon iPhone je peux déclencher toute une série de burn-out dans un entrepôt et enrichir des gens dans la Silicon Valley, tout ça d’un clic ! 

Ça vous rassure ou ça vous déprime, le fait de savoir que votre livre risque d’être d’actualité encore quelques années ?

Il n’y a pas que des choses négatives dedans, il y a beaucoup d’ironie, et des choses amusantes : franchement faire une photo de son clafoutis ça n’est pas dramatique, ça me fait marrer. Moi aussi je travaille sur un MacBook et j’utilise Google, je m’amuse de ces paradoxes. Même si je vous avoue je n’ai jamais pris de photo de ma bouffe pour la mettre sur Instagram !

Vous avez déjà commandé sur Amazon ?

jamais. En revanche mon livre est dispo sur Amazon, mais ça ce n’est pas de mon fait, si on m’avait demandé j’aurais dit non… Les employés d’Amazon n’ont pas le temps d’aller aux chiottes car ils ont cinq minutes de pause et que le hangar où ils bossent est tellement immense, que le temps de traverser le hangar pour aller aux chiottes la pause est périmée, donc ils pissent dans une bouteille… Moi depuis mon ordinateur je ne vais pas alimenter ce choix de société que je conspue.

On sent vraiment l’amour des mots en vous lisant. Dans la chronique « Mourons sans entraves » vous parlez de « peine de vie » dans le pays de l’abolition de la « peine de mort ». Vous avez un mot ou un jeu de mots préféré ?

Mon mot préféré ça pourrait être « douillet », car c’est le nom de ma mère, et c’est mignon pour une maman, comme un nid douillet… L’amour des mots c’est ma formation de base, j’ai fait des études de linguistique, je fais gaffe aux mots. Je suis passionnée de langue française.

Vous avez écrit un mémoire intitulé « Langue de chat. Typologie analytique des mécanismes du risible linguistique dans Le Chat de Philippe Geluck »….

Exactement ! (rires) Le mémoire était sous l’angle de tous les mécanismes que Philippe Geluck emploie avec la langue. C’est une de mes inspirations, Geluck...

Vous vous moquez souvent dans ces pages des mesures sécuritaires. Avec le coronavirus, on a l’impression d’avoir changé d’époque, que la sécurité sanitaire est devenue plus importante que la liberté…

On a totalement intégré le fait qu’en entrant dans un bâtiment on allait être scanné de la tête aux pieds... Si on a une valise on est considéré comme suspect, quand on va prendre l’avion il faut virer ses flacons de shampoing, et cela n’est plus remis en cause par personne sauf des associations et un avocat, François Sureau, qui en parle très bien. Quand on a intégré tout cela il ne faut pas s’étonner que les libertés se réduisent.

Il y a une chronique, « Education confinée », où vous vous moquez des exercices de confinement de l’Education nationale… Vous l’avez ajoutée au dernier moment ?

Ah non car mon livre est arrivé en librairie le 13 mars ! Mon bouquin a été confiné de force pendant deux mois… « Education confinée » je n’ai pas fait exprès de mettre ce titre. Il était question de mettre les gamins en sous-sol pour leur apprendre à se confiner après les attentats, tout était déjà en germe sans mauvais jeu de mots ! Mon regard se porte sur les faits de société qui ont l’air les plus absurdes. La conclusion c’est qu’on semble aller vers un monde de plus en plus absurde…

Ça vous arrive de vous moquer d’une chose et puis de vous dire après « tiens, je n’aurais pas dû » ?

Non, car je n’écris pas sur un coup de tête. Je mets du temps, je relis beaucoup, j‘écris la veille au soir, le lendemain je relis consciencieusement… J’ai une grosse responsabilité, ces chroniques sont dites avant 8h, c’est le journal le plus écouté de France, c’est donc sans doute la chronique la plus écoutée de France, je ne peux pas me permettre de dire des conneries.

 Le seul exemple que j’ai en tête c’est dans le chapitre sur les corps étrangers, qui est un des textes avec le plus de prétention littéraire, une sorte de pseudo-slam, j’avais mis au début « il y a du bisphénol A dans ce fil à girafe », pour parler des jouets, mais ça faisait trois ou quatre ans que Sophie la girafe avait changé de braquet, pour mettre du caoutchouc… L’entreprise m’avait écrit pour me dire qu’il n’y avait plus de bisphénol A. Je me suis excusée… C’est la seule fois où j’ai regretté. Ils m’ont envoyé une girafe avec mon prénom dessus, et on est restées bonnes amies avec Sophie.

Ces chroniques sont-elles celles du « monde d’avant » ?

Est-ce que ça n’a pas un bienfait de se rendre compte par ces chroniques-là d’où l’on vient ? Il y a quelques mois seulement on s’indignait de la vidéosurveillance dans les villes, ou de mettre un flic à l’école. En lisant le livre on peut se dire « ouh là là ça va arriver si on ne réagit pas »… Ou alors qu’Estrosi est le plus grand visionnaire que la politique française ait connu !

C’est plus facile de faire des blagues en temps de crise ou c’est pareil ? Vous étiez inspirée ?

Forcément oui. On n’a jamais vu autant de blagues, de sketchs, sur les réseaux sociaux. A chaque fois que la France a traversé un drame ou de la barbarie, on a toujours été là tout de suite… Charlie Chaplin a dit « l’homme n’est jamais aussi drôle que quand il regarde la mort en face ». L’humour est très nécessaire pour garder la distance, c’est une bouffée d’oxygène dans ces cas-là.

Et ensuite je trouve que la période de crise qu’on a vécue a offert un miroir inversé de notre société, elle a fait tout marcher à l’envers, c’est comme si on avait pris une crêpe, et qu’on l’avait retournée ! Je vous rappelle qu’à un moment on a dit que la nicotine avait des effets positifs pour lutter contre le Covid… Et qu’on disait « Mamie si je ne viens plus te voir c’est parce que je t’aime ». Tout était à l’envers ! Les derniers de cordée sont devenus les premiers… Les SDF ont monté les marches du palais du Festival de Cannes… Donc, est-ce que ça m’a inspirée ? Oui ! Dans la mesure où la crise a renouvelé du sol au plafond le discours sur la société, elle ouvre le champ des possibles pour faire de l’humour… La règle du journalisme c’est de dire « je ne vais pas en parler parce que c’est un train qui arrive à l’heure », mais là tous les trains qui arrivaient à l’heure ont déraillé. C’est comme si j’avais cueilli chaque marguerite d’un terrain de foot, et que du jour au lendemain on me disait «  on va t’en ouvrir un autre à côté » !