Eurovision : Les chansons exclues du concours pour des raisons politiques ou économiques

MUSIQUE Petit tour d'horizon de morceaux qui auraient dû concourir à l'Eurovision avant d'être contraints au retrait

Fabien Randanne

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La chanteuse Dani, en 1975.
La chanteuse Dani, en 1975. — MUUS/SIPA
  • La finale de l’Eurovision aurait dû se tenir samedi à Rotterdam (Pays-Bas). Mais l’événement a été annulé en raison de la pandémie de Covid-19.
  • Les 41 chansons qui auraient dû concourir cette année sont donc privées d’Eurovision.
  • Par le passé plusieurs autres morceaux sélectionnés ont fini par se retirer avant le concours. 20 Minutes passe une partie d’entre elles en revue.

Cette semaine aurait dû être celle de la 65e édition de l’Eurovision. Or, en raison de la pandémie de coronavirus, le concours de chansons devant se tenir à Rotterdam (Pays-Bas) a été annulé. Les 41 chansons sélectionnées pour l’occasion par autant de pays ne connaîtront donc pas les joies de la compétition. Elles seront quand même honorées lors de l’émission spéciale Europe Shine A Light, retransmise samedi dans le monde entier – sur France 2 dès 21h05 – en lieu et place de la finale.  Elles peuvent aussi se consoler en se disant qu’elles ne sont pas les seules à avoir été privées d’Eurovision. Depuis la création de l’événement en 1956, une bonne demi-douzaine de morceaux ont dû déclarer forfait alors qu’ils avaient été sélectionnés pour concourir. 20 Minutes met une pièce dans le juke-box de ces chansons malheureuses.

La double peine de Dani

En 1974, Dani doit représenter la France à l’Eurovision à Brighton (Royaume-Uni), avec La vie à 25 ans. La chanteuse ne prendra finalement pas part au concours, conformément à ce que lui avait annoncé une voyante. Une prédiction dont l’artiste a fait le récit sur Franceinfo en 2017 : « Elle touche sa boule de cristal, elle me dessine un piano et me dit : "Vous avez un examen, vous devez traverser la mer, mais vous ne faites pas le déplacement." La veille de partir à l’Eurovision, elle m’appelle et me dit, "Danièle, ne faites pas le déplacement". (…) Je l’insulte fort (puis) je vais retrouver ma sœur à L’Aventure (la boîte de nuit parisienne que Dani gérait à l’époque). Une demi-heure plus tard, quelqu’un entre et nous dit "Pompidou est mort". »

Le décès du chef de l’Etat empêche l’artiste de faire ses valises : le jour de deuil national est fixé au 6 avril. Soit le jour de l’Eurovision… Pour la première fois depuis la création du concours en 1956, la France a dû se retirer de l’événement. Ironie de l’histoire : en cette année de retrait tricolore, la compétition est remporté par le tube d’ABBA, faisant référence à une défaite napoléonienne… Waterloo.

Un an plus tard, rebelote, Dani doit à nouveau renoncer à ses rêves d’Eurovision. Alors qu’Antenne 2 (aujourd’hui France 2) lui propose de participer, la chanteuse contacte Serge Gainsbourg, qui a écrit plusieurs chansons pour le concours dans le passé. Il lui compose un morceau intitulé Boomerang.

Hélas, comme se l’est remémorée l’artiste au micro d'Europe 1 il y a quatre ans, les responsables de la chaîne ont trouvé la chanson « trop agressive », en raison notamment de la présence du mot « flingue » dans les paroles. La chanteuse restera donc en France et la chanson dans un placard. Dani finira par l’enregistrer en duo avec Etienne Daho en 2001. On connaît la suite : Comme un boomerang est devenu un succès, plus de 25 ans après sa création.

Le désistement du Liban

Contrairement à une idée reçue, le concours Eurovision de la chanson ne se limite pas aux pays européens. Si l’Australie participe à titre exceptionnel, plusieurs pays en lice tels que la Russie, l’Azerbaïdjan ou Israël se trouvent intégralement ou en partie sur le continent asiatique. La compétition est ouverte à tous les Etats membres de l’Union européenne de radiotélévision (UER) – qui chapeaute l’organisation de l’événement – parmi lesquels figurent entre autres l’Egypte, le Maroc – qui a participé une seule fois, en 1980 – ou la Jordanie. C’est aussi le cas du Liban qui veut tenter sa chance lors de l’Eurovision 2005. Aline Lahoud doit chanter, en français, Quand tout s’enfuit.

Mais, à moins de deux mois de la finale, Télé-Liban annonce son retrait. La chaîne n’est pas en mesure de retransmettre la prestation de la candidate israélienne car la législation libanaise interdit la promotion de produits et d’œuvres en provenance de l’Etat hébreu. Privée d’Eurovision, Aline Lahoud n’en met pas pour autant fin à sa carrière de chanteuse et comédienne. En 2014, elle participera à la troisième saison de The Voice en France, en se frayant un passage jusqu’aux battles.

La Géorgie pique Poutine

Ete 2008, la Géorgie est en conflit avec la Russie qui soutient la province séparatiste d’Ossétie du Sud. La guerre dure neuf jours et s’achève par une victoire russe. Les tensions trouveront un écho dans la candidature géorgienne à l’Eurovision 2009. Le groupe Stephane & 3G doit chanter We don’t wanna put in. Une chanson dont le titre est le quasi-homophone de « We don’t want Putin » (« On ne veut pas de Poutine »). Face à ce message politique à peine subliminal, l’UER demande à la Géorgie de modifier le morceau ou d’en choisir un nouveau. Une proposition refusée par l’ex-république soviétique qui préfère se retirer du concours.

Six ans plus tard, l’Arménie sera confrontée à la même demande. En 2015, année du centenaire de la commémoration du génocide arménien, le pays est représenté par un groupe créé pour l’occasion et composé d’artistes issus de la diaspora. Sa chanson s’intitule Don’t deny, («Ne le niez pas ») et est interprétée comme un message adressé notamment à la Turquie et à l’Azerbaïdjan, qui ne reconnaissent pas le génocide. La délégation arménienne se défend de tout sous-texte politique mais accepte de changer le titre du morceau en Face the shadow («Affronte/Fais face à l’ombre »).

La Roumanie en sourdine à cause d’une dette

Un titre presque prémonitoire. Avec Moment of silence, « Un instant de silence » donc, Ovidiu Anton a été sélectionné pour défendre les chances de la Roumanie à l’Eurovision 2016. Mais, fin avril, à moins d’un mois du concours, l'UER décide d'exclure la candidature roumaine en raison d’une dette de la chaîne public TVR s’élevant à quelque 14,5 millions d’euros. « Nous regrettons vivement d’avoir été contraints de prendre cette mesure et nous sommes déçus que le gouvernement roumain n’ait pas répondu aux efforts que nous avons déployés pour résoudre ce dossier », explique alors Ingrid Deltenre, la directrice générale de l’UER.

Le pauvre Ovidiu Anton a du mal à accuser le coup, écrivant sur sa page Facebook : « J’essaie de garder le sourire et de ne pas me laisser abattre mais… C’est injuste. (…) Je suis obligé de me déclarer vaincu. Par qui ? Et pourquoi ? Est-ce juste ? Je ne sais pas comment répondre gentiment à cela, mieux vaut que je me taise. » Au-delà de la participation au concours musical, c’est l’accès à tous les services de l'UER dont est privée la Roumanie, dont le droit de retransmettre l’Euro de foot auquel le pays doit participer. Le pays fera cependant son retour à l’Eurovision un an plus tard et s’arrogera une belle septième place.

Couacs russes et ukrainiens

Chant de bataille. Ces dernières années, les tensions entre l’Ukraine et la Russie ont eu des répercussions jusqu’à l’Eurovision. En 2017, alors que le concours devait se tenir à Kiev, la capitale ukrainienne, le pays de Vladimir Poutine a désigné la chanteuse Ioulia Samoïlova pour le représenter avec la chanson Flame is burning.

L’artiste, atteinte de la maladie de Werdnig-Hoffmann, se déplace en fauteuil roulant. « Il est clair que des réactions négatives à la prestation de Ioulia Samoïlova ne feraient pas honneur au public. Conspuer une personne handicapée est ignoble en soi », avançait alors le site d’actu russe Gazeta, cité par Courrier international. Mais l’Ukraine n’a eu que faire de ces considérations puisqu’il a interdit à Ioulia Samoïlova d’entrer sur son territoire pour une durée de trois ans au motif qu’elle a donné un concert en Crimée en 2015, soit un an après que ce territoire, que continue de revendiquer l’Ukraine, a été annexé par la Russie.  Un fait perçu comme une prise de position politique contrevenant à la législation ukrainienne. La Russie finira par retirer sa candidature et par reconduire sa chanteuse pour l’édition 2018 avec une autre chanson - Ioulia Samoïlova sera éliminée en demi-finale.

En 2019, Maruv remporte la sélection ukrainienne pour l’Eurovision. Le hic : la chanteuse est très populaire également en Russie. Et même si lors d’une séquence surréaliste face au jury du télécrochet elle a déclaré que la Crimée était un territoire ukrainien, la jeune femme n’a pas eu la confiance de la chaîne publique. Cette dernière a conditionné sa participation à l’Eurovision à la signature d’un contrat strict exigeant notamment qu’elle annule ses concerts en Russie et renonce à toute improvisation sur scène. Maruv refuse, expliquant sur Instagram : « Je ne suis pas prête à me produire avec des slogans, faisant de mon spectacle au concours une promotion de nos politiciens. Je suis une musicienne, pas un outil dans le jeu politique. »

La délégation ukrainienne tente alors de repêcher d’autres artistes ayant participé à la sélection pour l’Eurovision, mais tous ont refusé. Le pays n’a alors eu d’autres choix que de se retirer. Siren song, la chanson de Maruv deviendra un tube auprès des fans du concours. Restera la frustration de ne pas savoir si ce titre aurait eu sa place dans le top 10 final qui lui semblait promis.