Coronavirus : Comment les librairies vont-elles gérer l'absence de nouveaux livres ? (plutôt bien)

STOCK La plupart des maisons d'édition ont décidé de décaler la sortie de leurs nouveautés à l'automne

Benjamin Chapon
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Photo d'illustration d'une librairie.
Photo d'illustration d'une librairie. — ALLILI MOURAD/SIPA
  • Depuis le 11 mai, les librairies peuvent à nouveau accueillir leur clientèle.
  • Les maisons d’édition ont repoussé à la rentrée de septembre la plupart de leurs sorties de nouveautés.
  • Les petites librairies y voient une aubaine pour mieux faire leur travail et espèrent que cet épisode aura des conséquences positives sur la production littéraire trop abondante.

Youpi, on peut de nouveau aller dans les libraires. Flûte, il n’y a pas de nouveaux livres à lire. Si le déconfinement  autorise les librairies à accueillir de nouveau leurs clients, les maisons d’édition ont, pour la plupart, choisi de reporter la sortie de leurs nouveautés du printemps à l’automne. Au moins...

« Et alors ? Vous avez déjà lu tous les livres ?, sangle Fabienne Van Hulle, de la librairie Place Ronde, à Lille. Franchement, on a encore l'embarras du choix. Il y a déjà tous les livres de mars, qui ont été confinés. Ceux que j’avais choisis et que je n’ai pas pu présenter à mes clients, aujourd’hui ils sont tous en vitrine. »

Sophie Martin de la librairie Les temps modernes, à Orléans, est du même avis : « Venez me voir et je vous trouverai des dizaines de livres à lire. Juste avant le confinement, il y a eu beaucoup de nouveautés, par exemple de la littérature indienne qui devait être à l’honneur au salon Livre Paris. On a fermé nos librairies en catastrophe, pleines de nouveautés… »

« Moraliser la production »

Les libraires vont plus loin. Non seulement l’absence de sorties en mai et juin ne les inquiète pas, mais elle serait plutôt pour les ravir. « Il y a 300 nouveaux livres par jour. Personne ne peut absorber ce tsunami, explique Fabienne Van Hulle. Ni moi et mes 40 m2, ni la plus grande librairie d’Europe  qui est ma voisine et ses 4.000 m2. »

A Orléans, Sophie Martin ose même espérer que cet épisode permette de « rationaliser et moraliser la production. On manque toujours de temps pour les livres. Et puis les livres ne sont pas une denrée périssable. C’est une bonne nouvelle pour nous que les éditeurs en aient rabattus sur leur production… »

Dans une enseigne culturelle adossée à un hypermarché, en revanche, le gérant est plus inquiet : « Les romans de Joël Dicker, Guillaume Musso, et même les poches d'avril ont été repoussés. pour moi ce sont de vrais locomotives. En plus, ça demande pas beaucoup de travail. On les pose là, les gens les achètent. Sans ça, et sans nouveaux disques non plus, ni places de concert à vendre, personne n'a plus aucune raison d'entrer ici...»

Tant pis pour Musso

« Si on fait ce métier, ce n’est pas pour vendre des blockbusters qui, de toute façon, n’ont pas besoin de nous, explique pour sa part Sophie Martin. Je préfère vendre vingt livres différents à vingt personnes que vingt fois le même livre. » Chez Place Ronde aussi, on ne s’inquiète pas tellement de ne pas avoir le nouveau Musso ou le nouvel Astérix. « Mon travail est un travail de conseil et de partage, pas juste vider des cartons de livres, explique Fabienne Van Hulle. Dans les grandes surfaces du livre, ils sont peut-être embêtés, mais nous, on a d’autres ressources. »



Les libraires espèrent ainsi profiter du retour, très progressif, de leurs clients pour leur proposer de nouvelles choses, mais pas forcément des nouveautés… « Pendant le confinement, sur Twitter, j’ai tenu un fil d’apéro littéraire avec des conseils de lecture. Et il n’y avait pas une seule nouveauté, raconte la libraire lilloise. Là, j’ai déconfiné plein de vieux superbes polars de ma bibliothèque, des années 1990. Je suis sûr que la plupart des clients ne les auraient jamais lus sans la crise… »

Haro sur les rentrées littéraires

Les secteurs de l’édition pourraient-ils tirer de sages enseignements de la crise actuelle ? Fabienne Van Hulle note, amère, « il n’y a qu’en France qu’il y a ce phénomène absurde de rentrée littéraire. Il faudrait lisser les sorties sur toute l’année, et sortir moins de livres. » Mais la libraire y croit peu.

Une autre crainte guette : que les éditeurs privilégient, à la rentrée, les blockbusters aux « petits » livres aux succès attendus plus confidentiels. « Le pire, c’est qu’on risque d’avoir 50.000 livres inutiles sur le confinement, se lamente la libraire de Place Ronde. On n’a vraiment pas besoin de ça… »