Coronavirus: Pourquoi « La Peste » d’Albert Camus est le livre idéal à relire pendant le confinement ?

BEST-SELLER Face à l’épidémie de coronavirus, le roman « La Peste » d’Albert Camus est relu, cité, recommandé…

Anne Demoulin

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Le roman « La Peste » d'Albert Camus est beaucoup lu ou relu pendant le confinement.
Le roman « La Peste » d'Albert Camus est beaucoup lu ou relu pendant le confinement. — A. Demoulin/20 Minutes
  • Depuis le début de la pandémie, La Peste d’Albert Camus connaît un regain d’intérêt.
  • Le roman suit un médecin, à Oran des années 1940, pendant qu’une épidémie de peste se propage.
  • Pourquoi ce classique, paru en 1947, est le livre idéal à (re)lire durant le confinement ?

A chaque drame, son livre de chevet. Paris est une fête d’Ernest Hemingway était brandi en symbole lors des attentats parisiens de novembre 2015, Notre-Dame de Paris de Victor Hugo était redécouvert au moment de l’incendie de la cathédrale en avril 2019. La Peste d’Albert Camus est plébiscité en Italie depuis le début de la crise sanitaire. En France, les ventes de ce roman ont explosé depuis l’apparition du coronavirus, selon Edistat. En temps de confinement, il se classe parmi dans le top 20 des meilleures ventes de livres numériques. « C’est pareil à l’étranger. Nous avons reçu une photo du Japon où il était indiqué sur une pile de La Peste “un par personne” ! », souligne Anne Prouteau, présidente de la Société des études camusiennes. Pourquoi ce classique, paru en 1947, est le livre idéal à (re)lire durant le confinement ?

« J’ai encouragé mes étudiants à lire La Peste en ce moment, parce que je pense que, vivant une situation de confinement, on est peut-être plus à même de rentrer dans le cœur de ce roman », estime Anne Prouteau, qui est également maîtresse de conférences en littérature française à l’UCO. Après avoir clos son « cycle de l’absurde » avec notamment L’Etranger, Camus démarre avec La Peste un nouveau cycle, celui de la « révolte ».

« Un lecteur de 2020 peut se retrouver totalement »

« Quand Camus écrit ce roman, il voulait créer une sorte de mythe moderne », lance la chercheuse. Ce roman, qui se déroule dans les années 1940 à Oran, commence lorsqu’une étrange maladie fait mourir les rats en très grand nombre, puis les humains. Le Dr Rieux pense qu’il s’agit de la peste.

« En imaginant la situation assez improbable d’une épidémie de peste à Oran, il voulait parler d’autre chose », explique l’experte. Publié dans l’immédiat après-guerre, La Peste a « comme contenu évident la lutte de la résistance européenne contre le nazisme », écrit Camus à Roland Barthes en 1955, mais l’auteur a « voulu qu’elle se lise sur plusieurs portées ».

« Camus a utilisé une allégorie pour parler du mal, de tout ce qui nous oppresse contre lequel nous devons lutter. Ce recours à l’allégorie fait qu’un lecteur de 2020 peut se retrouver totalement et y projeter le coronavirus. Camus écrit de telle manière qu’on peut y apporter notre propre vécu, notre propre présent », commente Anne Prouteau.

Avec l’aide d’un groupe d’amis et de connaissances, le Dr Rieux livre une lutte acharnée contre la maladie. Le roman énumère les multiples réactions d’une collectivité face à l’épidémie : les autorités qui tardent à réagir, la sous-estimation du danger, les mesures de confinement, la solidarité qui se met en place mais aussi les profiteurs qui s’enrichissent grâce au marché noir, etc. La stupéfiante clairvoyance de Camus résonne parfaitement avec ce que nous observons. « Camus s’est beaucoup documenté pour écrire son roman », note la spécialiste. Et d’ajouter : « Dans La Peste, on ne dit plus “mois d’août” ou “septembre” mais 3e ou 4e semaine de peste comme nous disons 31e ou 32e jour confinement. L’épidémie couvre tout, on ne parle plus qu’en temps de peste de même que nous ne parlons plus qu’en temps de confinement. »

L’importance « des moments où l’on se ressource »

« Camus met en scène différents types de personnages qui peuvent incarner certains d’entre nous », observe Anne Prouteau. Le Dr Rieux, figure centrale du roman, figure le personnel médical engagé, courageux et généreux en première ligne dans le combat contre l’épidémie. « Son grand désir est simplement de faire son métier d’homme, de diminuer arithmétiquement la douleur, comme il dit », résume la chercheuse, à l’instar de nos soignants qui n’apprécient pas toujours d’être qualifiés de héros.

« Camus ramène toujours les choses à la dimension de l’homme, poursuit la spécialiste. Celui qui est qualifié de “héros” dans La Peste est un modeste employé de bureau qui s’appelle Grand. » Ce personnage voudrait écrire un roman et passe son temps à recommencer la première phrase de ce dernier.

« C’est un petit labeur qui paraît ridicule vu des enjeux de la peste, et en même temps, ce personnage incarne l’idée que c’est important de créer de la beauté, parce qu’elle nous aide dans un moment pareil », analyse la chercheuse. Et de citer toutes les initiatives des artistes tels que Mathieu Chedid qui se produit de son domicile sur les réseaux ou encore Cédric Klapisch qui s’associe aux danseurs de l’Opéra de Paris pour une vidéo en hommage aux soignants.

Au début du roman, le journaliste Rambert n’a qu’une idée en tête : rejoindre sa fiancée qui est en dehors de la ville. « Au départ, il cherche à s’enfuir comme quelqu’un qui chercherait aujourd’hui à suivre plutôt son désir personnel que d’obéir au bien commun et d’accepter ce confinement qui est difficile. Petit à petit, il va rentrer dans le mouvement solidaire », résume la chercheuse.

Les personnages de La Peste ont la chance de pouvoir circuler dans Oran. Le Dr Rieux et son ami Tarrou vont même s’offrir une baignade le temps d’une nuit. « Après ce bain, ils vont revenir plus fort au combat. Camus nous rappelle que c’est important d’avoir des moments où l’on se ressource et où l’on reprend des forces au cœur de la peste. »

« « La Peste », pour Camus, nous enseigne quelque chose »

« La fin de La Peste nous encourage à ne pas oublier trop vite ce que nous avons vécu. C’est pour cela que le Dr Rieux, le narrateur du roman, décide de raconter la peste et d’écrire », analyse l’experte. Lorsque les portes d’Oran s’ouvrent, les Oranais sont fous de joie, même s’ils ont beaucoup souffert, mais le narrateur prévient : « Le bacille de la peste ne meurt ni ne disparaît jamais. » « Le Dr Rieux reste prudent, clairvoyant, sage et mesuré. Lorsque nous allons sortir le 11 mai, on ne pourra plus vivre comme avant. Le roman nous invite à la vigilance », souligne la chercheuse.

A la fin du roman, le Dr Rieux déclare : « Il y a dans les hommes plus de choses, à admirer que de choses à mépriser ». « L’épreuve de la peste a montré les capacités humaines de solidarité. La Peste, pour Camus, nous enseigne quelque chose. Notre épreuve du coronavirus, aussi », interprète la présidente de la Société des études camusiennes.

Camus nous rappelle qu’il ne faut pas « oublier ce que nous avons vécu, le malheur qui nous est arrivé, et tout ce qui s’est mis en place dans notre capacité à être solidaire dans les temps d’épreuve, à sortir de nos égoïsmes… Les applaudissements à 20h, tous ces gens qui font des masques ou font des courses pour les plus fragiles… », considère la spécialiste. Et de conclure : « Soyons fidèles à ce que nous avons reçu, vécu et appris en ce temps de confinement. » Et si nous sommes tentés de l’oublier, relisons encore et encore Albert Camus !