«Avec la mort d'Uderzo, tout le monde va prendre un coup de vieux, c'est certain», estime Nicolas Rouvière

INTERVIEW A la suite de l’annonce du décès d’Albert Uderzo mardi, Nicolas Rouvière, auteur d'« Astérix ou la parodie des identités » revient sur le parcours du dessinateur et maître de la BD

Propos recueillis par Anne Demoulin

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Albert Uderzo, en 2015, entre les deux personnages nés de son trait de crayon, Obélix et Astérix.
Albert Uderzo, en 2015, entre les deux personnages nés de son trait de crayon, Obélix et Astérix. — ROMUALD MEIGNEUX/SIPA

Son nom figure sur les centaines de millions d’exemplaires des aventures des irréductibles Gaulois vendus dans le monde depuis 1961. Après l’annonce du décès de mardi à l’âge de 92 ans d’Albert Uderzo, l’un des pères d’ Astérix , Nicolas Rouvière, auteur notamment d' Astérix ou la parodie des identités (Flammarion) et du Complexe d’Obélix (PUF), revient, pour 20 Minutes, sur le parcours du dessinateur. Il évoque sa rencontre avec son complice, Goscinny, la création d’Astérix et son importance dans la culture populaire.

Comment Albert Uderzo et René Goscinny se sont rencontrés ?

Leur collaboration est ancienne et date d’avant la création d’Astérix. Ils se sont rencontrés en 1951 parce qu’ils travaillaient tous deux pour une agence belge qui fournissait en bande dessinée la presse. Ils ont créé ensemble plusieurs séries dont notamment Oumpah Pah pour Le journal de Tintin.

Quels étaient leurs rapports ?

Albert Uderzo et René Goscinny étaient deux amis très proches. Ils s’entendaient très bien. Ils avaient en commun le fait d’être deux fils d’immigrés. Albert Uderzo était le fils d’un Italien, ouvrier ébéniste qui avait émigré en France dans les années 1920. René Goscinny était issu d’une famille juive, ashkénaze originaire de Pologne. Son père était ingénieur chimiste dans une entreprise française en Argentine. René Goscinny a donc grandi à Buenos Aires, il venait en France en vacances et avait une vision idéalisée, romantique de la France, qu’il va vraiment découvrir dans les années 1950. Ces deux fils d’immigrés partageaient des valeurs communes comme l’antiracisme, la critique des stéréotypes de l’étranger. Des valeurs que l’on va retrouver dans Astérix, qui joue sur les stéréotypes identitaires, nationaux et régionaux, en grossissant le trait, avec une distance amusée.

Comment ont-ils créé Astérix et Obélix ?

Lorsqu’ils créent Astérix, il s’agit d’une commande pour un tout nouveau journal, Pilote, lancé à l’automne 1959. Ce journal a pour objectif de renouveler la presse jeunesse, trop tournée vers les Etats-Unis. On leur demande de faire quelque chose autour du folklore français. Ils pensent d’abord à faire une adaptation du Roman de Renart, mais ils apprennent que Trubert déjà réalisé une bande dessinée sur le même thème. Ils doivent trouver une autre idée. A la fin de l’été 1959, Albert Uderzo reçoit en urgences René Goscinny dans son appartement au 3e étage de la rue Rameau dans la cité HLM du Pont de Pierre à Bobigny. Goscinny demande à Uderzo de lui énumérer les grandes périodes de l’histoire de France. Lorsqu’ils arrivent aux Gaulois, cette période s’impose comme une évidence. Le village gaulois qui résiste toujours et encore à l’envahisseur, la potion magique, et les différents personnages : Astérix, Obélix, le druide Panoramix, le barde Assurancetourix, le chef Abraracourcix… Ils imaginent tout cela en quelques heures… Ils sont certain de détenir une idée originale, neuve, même s’il existe déjà des personnages gaulois dans la BD comme Alix, créé par Jacques Martin en 1948.

Quel est l’accueil réservé à la BD au départ ?

Les Français découvrent Astérix et Obélix dans le premier numéro de Pilote en 1959. Elle s’impose rapidement comme la série phare du journal. Le succès est fulgurant. En quelques années, les aventures d’Astérix cumulent plus d’un million d’exemplaires… En 1965, le phénomène est tel que les héros de la BD font la Une de L’Express et que le premier satellite français lancé dans l’espace est officieusement baptisé Astérix par ses concepteurs ! Les albums commencent à être traduits dans différentes langues.

Quel est l’apport d’Uderzo en tant que dessinateur ?

Albert Uderzo est un grand maître de la BD, un des plus grands graphistes de sa génération. Il a évolué à la fois dans le style réaliste, avec la série « Les Aventures de Tanguy et Laverdure », scénarisée par Jean-Michel Charlier. Là où il s’épanouit le plus graphiquement, c’est dans le comique. Il a été influencé par le style Disney avec des rondeurs très marquées, qui rendent son dessin tout à fait lisible. Il a été influencé aussi par le dessinateur français Edmond Calvo. C’est un maître de la caricature, dont on a parfois sous-estimé le génie graphique. Alors qu’il a été reconnu par les plus grands de son époque comme Franquin, l’autre grand dessinateur de BD comiques, a toujours considéré Uderzo comme un maître.

Albert Uderzo était aussi très prolifique…

Albert Uderzo a eu une production absolument phénoménale capable de produire plusieurs planches par semaine pour livrer plusieurs séries en simultanée dans différents journaux. Ces années d’extrême productivité ont provoqué sur ses vieux jours un tremblement de la main, qui a compromis la poursuite de certaines séries comme Astérix.

Comment Albert Uderzo a-t-il géré après la mort de René Goscinny ?

Il a poursuivi seul après le décès prématuré de René Goscinny l’aventure Astérix avec des fortunes diverses. Il a surtout œuvré à la valorisation de la série avec le parc Astérix, avec la fondation de la maison d’édition Albert René. Il a passé la main à d’autres auteurs. Il y a ainsi eu trois âges de la série Astérix, un premier âge avec Goscinny et Uderzo, un deuxième âge où il assume seul la reprise de la série, y compris aux scénarios, et un troisième âge où c’est Ferry et Conrad qui publient un album tous les deux ans.

Y a-t-il des héritiers d’Uderzo dans la BD ?

Pas seulement dans la BD, Uderzo, c’est aussi le film d’animation et les studios Idéfix. Les plus grands films d’animation français dans les années 1960, c’est Uderzo et Goscinny. Si aujourd’hui, l’animation française est très bien placée dans la production européenne et mondiale, c’est que grâce aux studios Idéfix s’est développée une qualité professionnelle et technique qui a posé les bases de ce qu’est l’industrie de l’animation en France. Sur le plan de la BD, il y a bien évidemment des filiations graphiques, même si c’est difficile de dire qui serait dans sa lignée parce que les influences sont multiples. Mais, c’est évident qu’on retrouve chez certains son influence.

Comment expliquer le succès à l’international des « gauloiseries » d’Astérix ?

Oui, ça peut surprendre ! Mais on se situe dans une histoire antique universelle, avec l’Empire romain et César, personnage historique mythique. Astérix, c’est aussi la résistance du petit contre le fort, du local contre le global. Beaucoup de communautés autour du monde se sont reconnues. La BD est traduite dans de nombreux dialectes allemands, c’est presque devenu un repère identitaire que d’avoir son Astérix traduit dans la langue locale, vis-à-vis de la culture plus vaste qui nous englobe. Astérix est aussi traversé par des valeurs universelles, concomitantes à l’Europe des nations, en construction sous De Gaulle et Adenauer. C’est le moment où l’on découvre la culture de l’autre et qu’on la met en scène dans un mouvement de massification et d’uniformisation de la culture. La série joue sur des reconnaissances identitaires, stéréotypées des uns et des autres à la fois en sourire et en même temps, elle développe des valeurs autour de la démocratie, de la résistance à l’oppression, de la résistance aux dérives du pouvoir personnel. Et enfin, dans Astérix, il y a aussi une vision de l’enfant, au travers Obélix, qui est une sorte d’enfant. Au travers lui, la série dit quelque chose d’assez profond sur la façon dont un enfant se construit.

En période de confinement, la mort d’Uderzo va-t-elle prendre une dimension supplémentaire ?

Beaucoup de gens sont en ce moment sur les réseaux sociaux, peut-être que cela va amplifier la résonance de ce décès. Mais en lui-même, quel que soit le contexte, le décès d’Uzerzo est une immense perte et c’est aussi une page qui se tourne, par rapport à tout un pan de la culture populaire et de cette génération d’auteurs de BD. Tout le monde va prendre un coup de vieux avec cette disparition, c’est certain.