Coronavirus : Visio-apéros, Netflix party et jeux en ligne… Quand la sociabilité se réinvente

REBOOT A l’ère du confinement, c’est toute une sociabilité qui se réinvente via les outils numériques, avec des « skyperos », des séances de dessin à distance entre petits enfants et grands-parents, et des déj de boulot en ligne

Aude Lorriaux

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Les dej de boulot chez chez AssoConnect, une start-up qui oeuvre à la transition numérique des associations.
Les dej de boulot chez chez AssoConnect, une start-up qui oeuvre à la transition numérique des associations. — Capture / Eva

C’est une nouvelle vie qui s’invente, une vie faite de confinement, mais aussi d’une intense activité sociale… numérique. Nous sommes nombreuses et nombreux sans doute, ces derniers jours, à nous être sentis parfois débordés, envahis par le flot d’une vie numérique et technologique ayant soudainement gonflé comme jamais. Des dizaines de messages, de coups de fil, de Skype, WhatsApp, et autres Hangouts en nombre, au travail, à la maison, entre amis, avec la famille… A la faveur du confinement, c’est toute une vie sociale qui se réinvente, qui tente de trouver ses marques. Pour comprendre ces changements, j’ai lancé un appel à témoignages :

Étonnant de lire dans vos récits à quel point vous vous êtes très vite adaptés à cette nouvelle vie. A quel point nous avons, en 24h ou 48h pour certains, recréé des codes, des rituels, que le confinement nous avait volés. Pour aussi, en plus du besoin de sociabilité, « marquer la temporalité », comme dit Stéphanie, alors que le confinement pourrait sinon donner le sentiment d’un long jour informe. Si vous avez été confrontés à quelques bugs, si vous avez buté parfois sur des logiciels pas adaptés à vos apéros de groupe, si vous employez parfois le mot « ajustement »… Vous avez en fait si rapidement, si facilement pourrait-on dire, inventé des « visio-apéros », des jeux virtuels et des séances de ciné en simultané, qu’on en reste bluffé devant tant de créativité et d’adaptabilité. Et vous avez même aussi parfois inventé les nouveaux mots qui vont avec, comme « Skypero » ou « Hangout et hangover »…

Commençons par les apéros entre amis ou « WhatsAperos » comme le résume Jean-Philippe. « La leçon, c’est qu’on ne perd pas ses habitudes de picole », plaisante Vincent. A première vue, les apéros en visio, ça ne change pas grand-chose ! A quelques détails près pourtant. « La plupart des gens sont vraiment à la cool » sur l’habillement, remarque Jean-Philippe. A l’image de Cyril Hanouna en jogging dans son salon, on se préoccupe quand même beaucoup moins de se mettre sur son 31.

Certains d'entre vous ont ajouté pour l’occasion une règle : « mes amis et moi avons mis en place des calls tous les soirs avec obligation d’arriver avec une nouvelle non reliée au virus », raconte Sarah. D’autres en sont restés à la formule classique : « On sort chacune des cahuètes, la bière, elle prend du vin, et hop on s’appelle ! Et on papote 45 minutes », raconte Joséphine, rédactrice dans la communication, qui retrouve son amie tourangelle à 18 h 30 pétantes chaque soir, « pour rompre l’isolement ».

« Au départ on collait des post-its sur l’écran »…

A côté des apéros, il y a celles et ceux qui préfèrent les jeux et qui essaient de les adapter en format « à distance ». Pas toujours facile à faire. Vincent a testé le Trivial Pursuit avec la sœur de sa compagne, son mari et ses deux enfants. « C’est un peu plus compliqué, tout le monde ne se voit pas sur l’écran, le petit est surexcité et empêche d’entendre les questions, nous n’avons pas le même jeu donc pas les mêmes questions. Cela n’a pas empêché de passer un moment collectif très sympa », raconte-t-il.

Un peu moins classique, Léa a testé « Codenames » avec des amis via l’appli Facetime. Il s’agit d’un jeu de cartes, sorte de Pyramide « version améliorée » dit-elle, où il faut « deviner le plus de mots possible avec seulement un mot par association d’idées ». La version « numérique » semble s’être inventée au fil de la soirée, au gré des idées : « On a dû trouver le moyen de photographier le plateau de se l’envoyer. Ensuite il faut barrer des mots au fur et à mesure. Au départ on collait des post-it sur l’écran et ensuite on s’est servi de Paint ou d’Aperçu [deux logiciels] pour les barrer via l’ordinateur. » Depuis le confinement, nous sommes devenus des MacGyver de la sociabilité. Mais si vous avez un peu la flemme de réinventer le monde, il y a aussi des jeux tout prêts, comme skribbl.io, qui est une sorte de Pictionary en ligne (merci à Laurent pour le tuyau).

Netflix party

Vous êtes aussi quelques-uns à avoir imaginé des séances de cinéma en simultané. Et là aussi, les habitudes sont quelque peu modifiées. Car qui imaginerait un groupe de gens papoter pendant une séance de cinéma ? A distance, avec le chat, les langues se délient… « On s’autorise beaucoup plus de commentaires car on n’est pas obligé de les lire », explique Laurent, qui a testé la formule avec son groupe d’amis et amies trentenaires.

Formule A, la plus basique, en appuyant chacun sur « play » au même moment chacun chez soi, et en adjoignant une messagerie type Messenger ou WhatsApp. « On a décidé, avec une copine qui habite un autre quartier, de choisir et payer un film quotidiennement chacun notre tour sur une plateforme de ciné. La séance simultanée se déroule en fin d’après-midi. Puis on échange par SMS ou téléphone pour se raconter nos impressions », raconte Benoît.

Formule B : le package techno-social tout fait Netflix party, une extension gratuite Google Chrome qui permet de regarder des films et séries à plusieurs à distance. « Netflix party permet vraiment d’être synchronisé sur le film, beaucoup plus pratique. Chacun peut mettre pause quand il veut et cela met en pause les autres visio ! », commente Laurent. Et voici le résultat sur les amis de Laurent :

Les séances de ciné simultanées de Laurent et ses amis et amies.
Les séances de ciné simultanées de Laurent et ses amis et amies. - Capture écran.

Les photos pour comparer les différentes ambiances de télétravail

Le même genre de sociabilité se réinvente aussi au boulot. Après tout, nous ne nous débarrassons pas complètement (voire pas du tout) de nos petits cœurs sensibles quand nous franchissons le pas (virtuel) de la porte de l’entreprise. Que va-t-il advenir de la pause-café, du déj avec les collègues, et de tous ces moments de convivialité ? A peine la question posée, vous vous en êtes déjà emparés, certains au premier jour de confinement total.

« On fait des pauses collègues. Rdv pour le café vers 10 h 30 et idem vers 15 h », m’écrit dès mardi 17 mars Cynthia. Eva a trouvé avec ses collègues un rituel sympathique, en plus des déjeuners et cours de yoga à distance via Slack. Chaque jour, une « photo du jour » est sélectionnée parmi un déluge de photos envoyées par les collègues, pour comparer les différents contextes de télétravail « et les anecdotes parfois cocasses qui vont avec » précise Eva.

Une « photo du jour » chez AssoConnect, une start-up qui oeuvre à la transition numérique des associations.
Une « photo du jour » chez AssoConnect, une start-up qui oeuvre à la transition numérique des associations. - Capture / Eva

« C’est une habitude qui manquera à beaucoup d’entre nous quand le confinement prendra fin je pense, parce que c’est super sympa et ça ponctue nos journées de bons moments, ajoute Eva. On est une équipe de 50 personnes, alors les photos pleuvent toute la journée : on se présente nos animaux de compagnie, nos appartements… On a eu droit au "house tour" de la maison des parents de quelques collègues, au grand dam de ceux confinés dans leur studio parisien ! C’est sympa, ça nous permet de nous évader un peu de nos quatre murs en partageant le quotidien des autres. »

Une « photo du jour » chez AssoConnect, une start-up qui oeuvre à la transition numérique des associations.
Une « photo du jour » chez AssoConnect, une start-up qui oeuvre à la transition numérique des associations. - Capture / Eva

Des équipes qui ne faisaient pas de pause-café dans leur vie d’avant le confinement s’en inventent dans cette nouvelle vie, comme à la Fédération française des usagers de la bicyclette. Certains récits montrent une résilience et un esprit d’entrain qui feraient presque désirer le confinement (j’exagère, oui). D’autres accueillent cette vie de bureau numérique avec un peu moins d’allant, regrettant son caractère parfois intrusif, s’infiltrant dans la vie privée de chacun et chacune. Car « voir les dirigeants avec leur chien ou leurs enfants, dans leur maison, est un changement », explique Quentin. « Nous sommes assez proches entre collègues. Mais là, tout le monde voit l’intérieur de ta maison, tout le monde connaît ton rythme de vie. »

Les sociabilités virtuelles changent nos habitudes et la nature de nos interactions. Nos blagues par exemple : « Pierre mange beaucoup de fromage, on était donc ravis de ne pas partager l’odeur de son repas, le visuel était largement suffisant », m’écrit Eva, en ajoutant des « hahas ». Elle décrit un autre running gag : couper le micro de son collègue à son insu pendant le repas, « puis voir sa tête quand il se rend compte qu’on l’a censuré ». « Il y a des blagues sur les intérieurs des maisons des uns et des autres, sur la difficulté imaginée pour certains à être confinés, sur les choix capillaires pendant cette période de confinement », rapporte Quentin.

Les amis de Sarah arrivent déguisés devant la caméra. D’autres se font des « checks virtuels », des « câlins virtuels », et même trinquent virtuellement. Avec quelques avantages : « Personne ne squatte jusqu’à 5 h du mat et t’as pas besoin de ranger le bordel d’une soirée à six », plaisante Léa.

La cacophonie

Il faut parfois surmonter quelques difficultés liées à la technique, ou amplifiées par la technologie. Florian a voulu reproduire en ligne le jeu de quiz musicaux qu’il pratiquait avec ses amis dans un bar. Mais il s’est rendu compte que la variante numérique était un vrai « bazar ». « Tout le monde parle un peu en même temps surtout qu’on joue à un jeu où on doit tous répondre le plus rapidement possible pour savoir quel est l’artiste », explique-t-il. Il y a des jeux qui se prêtent un peu moins que d’autres aux sociabilités numériques…

« Parfois, quand il y a du lag (décalage) dans la connexion, ça peut créer des ambiances étranges : des gens se coupent la parole, des incompréhensions ou des blagues à retardement », abonde Sarah. « On se disait que pour la prochaine fois, chacun aurait son objet totem pour montrer qu’il veut parler », rapporte Laurent. Léa pense qu’il faut au groupe un « Patrice Lafont ou Maitre Capello pour que tout le monde puisse suivre », en bref quelqu’un qui prend les devants et s’impose comme maître du jeu, ou qui distribue la parole.

Evidemment, plus il y a de monde, plus c’est compliqué… A partir d’une quinzaine de personnes, il faut parfois s’accrocher… « Hier nous avons lancé une conversation vidéo à 8 foyers, la plupart en couple, avec souvent un enfant voire deux : c’était compliqué car 2 ou 3 conversations différentes peuvent démarrer, il faut choisir à qui on parle, on a tendance à passer d’un ami à l’autre sans pouvoir rester concentré. En soirée IRL, en général on discute en petit groupe, et on peut rester discuter un petit moment. Là c’était impossible », explique Jean-Philippe. Certains s’en amusent : « Ce midi, on était dix personnes en même temps, c’était la jungle ! Mais c’est plus rigolo qu’autre chose, l’important est de faire vivre l’esprit d’équipe, pas de faire de long discours », philosophe Eva. Pour fluidifier les échanges, l’entreprise The Schoolab a réalisé une note interne, avec quelques règles à respecter (exemple : « Seul celui qui parle à son micro ouvert : tout le monde en mute »). Et a réussi à organiser un petit dej d’équipe avec 96 personnes connectées.

S’ajoutent à cela des problèmes techniques, ou la difficulté de trouver le logiciel ou l’application adaptée à chaque activité. Le réseau qui plante, le son du micro qui ne marche pas…

« J’attache beaucoup d’importance à voir les visages en ces temps-ci »

Une fois que tout fonctionne bien, vous n’êtes pas si nombreux que cela à trouver ces versions numériques insuffisantes. Le contact physique ne vous manque pas tant que ça. Pudiques ? « Les têtes et les voix de nos collègues sont pour le moment bien réconfortantes déjà », affirme Eva. « Non, je n’ai pas ressenti de manque de contact physique. Par contre, j’attache beaucoup d’importance à voir les visages en ces temps-ci ! On ne voit que celui de notre conjoint », argumente Jean-Philippe. « J’ai vécu comme une grande joie de ne plus être obligé de faire la bise », lâche même Cynthia.

Il n’y a guère que Sarah qui l’affirme pleinement. Oui le contact lui manque : « Terriblement. Pour rassurer des amis, pour me faire rassurer aussi. Pour aussi partager sa joie, on est toujours beaucoup moins expressifs derrière une caméra » Ce n’est peut-être pas tant le contact physique qui vous manque, que ce je-ne-sais-quoi de la vie réelle, l’expression du corps, la lueur du regard, le sourire que l’on voit finement s’épanouir sur un visage dans tous ses plis… Mais vous êtes aussi nombreux et nombreuses à ne pas parier sur le long terme : « On en est seulement à J + 5 », dit par exemple Léa…

Une drôle d’ambiance s’est tout de même installée dans les conversations numériques, avec une avalanche de blagues, de boutades et même un « surjeu de la joie », dit Cynthia. Pour se rassurer, sans doute, et parce que les inquiétudes s’expriment nerveusement dans le rire. Une ambiance plus intimiste aussi, où l’on se raconte des choses que l’on n’aurait pas osé se dire quelques semaines avant. « Habituellement, on ne parlait pas autant de choses si personnelles. On accède à des conversations très étranges : on se raconte nos rêves, nos repas, on se donne des nouvelles de nos familles qu’on ne connaît pas », dit Sarah. A l’image de ces voisins qui chaque soir entonnent ensemble la Marseillaise ou Bella Ciao, le coronavirus nous aura tous et toutes un peu rapproché, en dépit du virtuel et de la distance.