Coronavirus : Les intermittents touchés de plein fouet par les annulations de spectacles

AÏE Les spectacles sont annulés au moins jusqu’au 15 avril, plongeant les intermittents dans une grave incertitude économique, alors que beaucoup ne signent leur contrat que le jour même de la représentation

Aude Lorriaux

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Le musée du cinéma de Los Angeles contient une salle de cinéma de 1.000 places.
Le musée du cinéma de Los Angeles contient une salle de cinéma de 1.000 places. — VALERIE MACON / AFP
  • « On a la trouille de l’épidémie et pour notre travail », commente Jean-Yves Ravoux, artiste lyrique et chanteur classique, illustrant le malaise de nombreux intermittents du spectacle.
  • Une réunion a eu lieu le 12 mars au ministère de la Culture, où ont été évoquées la création d’un fonds de soutien à l’ensemble du secteur et la réduction du nombre d’heures qui ouvrent droit à l’allocation-chômage, mais aucune de ces mesures n’est encore actée.

Lorsqu’on l’appelle, elle est occupée à ranger ses affaires juste avant que ne sonne l’heure du confinement, prête à partir se mettre au vert. Mais Emmanuelle Guélin, danseuse de 33 ans, ne subit pas seulement le stress de la plupart des Français et Françaises dans cette période hors norme pour le pays, liée à la pandémie de coronavirus. En tant qu’intermittente, elle a vu tous ses spectacles annulés, tomber un par un. Et sans bénéficier comme les autres salariés et salariées de la prise en charge du salaire par l’Etat, puisque comme beaucoup d’intermittents, ses contrats prévus n’ont pas été signés. Il est courant pour ces salariés de signer le contrat le jour même de la relation de travail.

« J’étais au théâtre Mogador sur la comédie musicale Ghost et on nous a annoncés que tous nos spectacles étaient suspendus avec reprise on espère le 24 avril. En parallèle je donne des cours de danse, qui sont annulés depuis dimanche. J’avais des interventions dans des écoles, pareil, supprimées. Et mes auditions prévues mardi et mercredi pour des contrats pour l’année prochaine ont aussi été annulées », détaille Emmanuelle Guélin.

« On est au bout de la chaîne et on se retrouve les dindons de la farce »

Comme toutes les intermittentes, Emmanuelle Guélin bénéficie du chômage jusqu’au renouvellement de ses droits, douze mois après la fameuse « date anniversaire ». Mais beaucoup d’artistes se demandent s’ils vont arriver à faire les 507 heures requises en un an pour continuer à avoir le statut d’intermittent. Les plus malchanceux et malchanceuses ont déjà perdu une trentaine de cachets sur la période de la pandémie, alors qu’il leur en faudrait le plus souvent une quarantaine pour décrocher le statut. « Les mesures de confinement touchent tous les secteurs mais quand on a un CDI on est quand même protégé, là, pour les salariés intermittents les conséquences vont être dramatiques », commente Claire Serre-Combe, secrétaire nationale du Syndicat Français des Artistes Interprètes (SFA-CGT). Les intermittents ne font pour l’instant pas partie du paquet de mesures économiques annoncées par Emmanuel Macron, le 16 mars.

D’autant que le monde de la culture est frappé depuis plus longtemps par les effets de la crise économique liée au coronavirus. Les rassemblements de plus 1.000 personnes ont été interdits dès le 8 mars, ceux de plus de 100 personnes le 13 mars, pour finir, le 14 mars, par l’interdiction faite à toutes les « salles d’auditions, de conférences, de réunions, de spectacles ou à usage multiple » d’accueillir du public jusqu’au 15 avril, selon un arrêté du ministre de la Santé Olivier Véran.

Depuis une semaine, beaucoup d’artistes et intermittents vivent dans la peur de l’avenir. Jean-Yves Ravoux, artiste lyrique et chanteur classique, se sent « très mal, dans l’angoisse totale » : « On a la trouille de l’épidémie et pour notre travail, commente-t-il. On est au bout de la chaîne et on se retrouve les dindons de la farce. » Impossible par ailleurs pour beaucoup de salles de simplement reprogrammer dans quelques mois, les saisons artistiques étant calées souvent des années à l’avance.

« Dans quelques jours certaines personnes n’auront plus de revenus »

Inquiets et inquiètes face à cette situation, des artistes ont commencé à s’organiser. Près de 50.000 personnes ont signé une pétition en ligne qui demande un report de la date anniversaire. Un collectif des Chanteurs Lyriques de France s’est constitué et a adressé une lettre ouverte qui attire notamment l’attention sur les entrants et entrantes dans la profession : « La rupture sèche d’un ou de plusieurs contrats concernant les prochains mois signifie l’arrêt total de notre activité́ professionnelle ainsi qu’une perte immense d’opportunités artistiques, en particulier pour les plus jeunes d’entre nous », met en garde cette lettre. Elle a été signée notamment par les ténors, barytons et sopranos Roberto Alagna, Stéphane Degout, Sabine Devieilhe et Karine Deshayes.

Le 12 mars, environ 60 personnes étaient rassemblées devant le Palais-Royal, à Paris, pour demander au ministère de la Culture des mesures de protection. Ce même jour, une réunion avait lieu au ministère de la Culture, où des pistes ont été esquissées : création d’un fonds de soutien à l’ensemble du secteur, réduction du nombre d’heures qui ouvrent droit à l’allocation-chômage et enfin prolongation des droits de ceux qui arrivent au terme de leur période d’indemnisation. Mais aucune décision n’a été prise depuis cette réunion, ni depuis les annonces du président de la République, lundi 16 mars à 20h. « Ils nous avaient dit jeudi qu’ils allaient apporter une solution d’ici 48 hzuezq… On veut bien donner quelques jours pour trouver une solution mais va falloir les trouver sinon dans quelques jours certaines personnes n’auront plus de revenus », s’inquiète Denis Gravouil, secrétaire générale de la CGT spectacle, qui veut un maintien des droits sans limite de durée jusqu’à la fin de la crise.

Cette absence de réponse suscite chez certains artistes un sentiment d’abandon. « La culture c’est pas la priorité », soupire Jean-Yves Ravoux. « C’est très inquiétant et anxiogène et on a peu d’informations », abonde Louis Presset, délégué général de la FEVIS, la Fédération des Ensembles Vocaux et Instrumentaux Spécialisés. D’autres sont plus confiants : Emmanuelle Guélin se sent « bien lotie » car elle sait déjà qu’elle aura du travail à la rentrée. Sophie, une autre danseuse, se dit « sereine » et ne doute pas que des mesures seront prises.

« On est comme des lions en cage »

En attendant d’autres dispositifs d’aides existent déjà, qui peuvent être sollicités en cas de coup dur. Le groupe de protection sociale Audiens a mis en place des aides, dont disposeront en priorité les intermittents les plus en difficultés, en fin de droits, qui ont perdu beaucoup de cachet ou sont en situation de maladie grave ou de handicap, explique Isabelle Thirion, directrice du développement social et individus de l’entreprise. Cela pourra prendre la forme d’un paiement de loyer ou de la prise en charge d’une dépense de santé importante. Mais dans un nombre très limité. L’Adami, un organisme de gestion collective des droits des artistes-interprètes, dispose aussi d’un fonds d’entraide.

A ce stress de la précarité s’ajoute celui de la vie collective qui s’arrête. Danseurs, musiciennes, instrumentistes et autres artistes du spectacle vivant sont habitués à être en troupe, en groupe. Pour elles et eux, le confinement paraît beaucoup plus difficile que pour un ou une employée qui travaille souvent seule chez elle. « On est comme des lions en cage. On a l’habitude d’être toujours entourés, d’avoir beaucoup de monde, on est toujours en troupe, dans une ambiance assez festive, on fait du sport tous les jours, ça va faire bizarre à un ou deux dans un petit espace… », s’inquiète Emmanuelle Guélin. Une vie à réinventer, comme le reste de la population.