« Les auteurs de science-fiction sont des lanceurs d'alerte », explique Jean-Pierre Andrevon

INTERVIEW Jean-Pierre Andrevon, auteur de romans de science-fiction, signe une « Anthologie des dystopies » et revient pour « 20 Minutes » sur ce genre littéraire et cinématographique

Propos recueillis par Benjamin Chapon

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Uma Thurman dans Bienvenue à Gattaca en 1997
Uma Thurman dans Bienvenue à Gattaca en 1997 — M.Evans/SIPA

Qu’ont en commun des œuvres comme Metropolis, Le meilleur des mondes, Fahrenheit 451, Blade Runner, Mad Max, ou encore Black Mirror et The Handmaid’s Tale ? On veut dire, à part vous avoir filé des angoisses existentielles… Il s’agit de dystopies. Ces œuvres, livres ou films par exemple, racontent des sociétés imaginaires qui ont viré au cauchemar. Jean-Pierre Andrevon, auteur reconnu de science-fiction et journaliste, signe une Anthologie des dystopies. Il y décrit par le menu les différentes menaces que ces œuvres convoquent et qui planent sur notre réalité : dictatures, cataclysmes, soulèvement des machines, idiocratie, eugénisme…

Pour 20 Minutes, il revient sur la puissance, et la contemporanéité de ce genre remis au goût du jour par le succès de la série The Handmaid’s Tale.

Est-ce que la dystopie est un genre à la mode depuis le succès de séries comme Black Mirror ou The Handmaid’s Tale ?

Je ne crois pas. Il n’y a quasiment plus aucun roman de dystopie qui paraît. La dystopie est un sujet qui a toujours intéressé la science-fiction mais qui n’a jamais été très populaire.

Pourquoi ?

On n’a jamais envie d’entendre de mauvaises nouvelles ! La science-fiction dans son ensemble est un genre littéraire plutôt pessimiste. Ou lucide… Et depuis quelque temps, la SF s’est diluée dans le grand genre de la fantasy.

D’où vient le récit de dystopie ?

La dystopie est une réponse à l’utopie, une utopie inversée. L’utopie a été inventée par des philosophes et penseurs du XVIIIe siècle qui ont cherché à imaginer la meilleure forme de gouvernement. Dans leurs sociétés « idéales », l’égalitarisme est trompeur et conduit souvent à des dictatures. La dystopie, c’est une utopie appliquée. Elle décrit une société qui veut faire le bonheur de ses membres malgré eux, contre eux. La dystopie consiste à accepter l’inacceptable. Et ainsi, l’œuvre pose la question insoluble : Qu’est-ce qu’être humain ? Qu’est-ce qu’on peut accepter en tant qu’humains ?

C’est pour cela que de nombreuses dystopies décrivent des sociétés totalitaires ?

Oui ça a été beaucoup ce modèle. Mais aujourd’hui, ce n’est plus la dictature staliniste qui nous menace. Aujourd’hui, le danger c’est l’emballement climatique, l’épuisement des ressources, la pollution… Les méchants d’une dystopie d’aujourd’hui, ce serait des climatosceptiques. Si les périls varient, les ressorts de la dystopie restent les mêmes.

A savoir ?

Quand on écrit une histoire, il faut des ingrédients qu’attend le lecteur. Des héros qui modèlent l’histoire ou sont modelés par elle, notamment. Dans les dystopies, on voit souvent des groupes plutôt que des héros solitaires. Mais dans une dystopie, le vrai héroïsme, c’est la prise de conscience d’un groupe, qui entraîne une réaction. Mais leurs actions ensuite ne sont pas forcément couronnées de succès. Ce qui est intéressant, ce sont les échecs.

Les héros sont faciles à identifier dans une dystopie. Les méchants beaucoup moins. Pourquoi ?

Dans les dystopies, souvent, on ne sait pas qui gouverne. Tout comme, dans notre monde, c’est l’économie qui gouverne, les tyrans des dystopies ne sont pas des personnes identifiées. Le péril écologique, comme les dangers du capitalisme, sont difficiles à exprimer parce que plus diffus qu’un cataclysme ou qu’une guerre. Il faut user de subterfuges. La littérature fantastique utilise des figures comme celle du zombie comme métaphore de la désagrégation de nos sociétés. La science-fiction a utilisé la figure du robot, création aveugle de l’homme qui se retourne contre lui, pour figurer ces choses qu’on ne maîtrise plus parce qu’on ne s’y intéresse plus. La dystopie, elle, utilise la politique. La question que posent les dystopies, c’est « qu’est-ce qu’on choisit comme société ». Les pires dystopies sont celles qui sont vaillamment acceptées par celles et ceux qui la vivent sans s’en rendre compte.

C’est le cas dans La servante écarlate, roman qui a été adapté en série sous le nom The Handmaid’s Tale.

Il s’agit d’une dystopie très intéressante basée sur la religion. S’y ajoute une autre thématique de la science-fiction : une épidémie, qui, ici, rend l’humanité infertile. Et donc, il y a une dystopie à l’intérieur de la dystopie religieuse qui est celle du statut des femmes, réduites en esclavage.

On a accusé certains récits dystopiques d’imaginer le pire, et donc, en quelque sorte, de nous rassurer sur l’état réel de nos sociétés. Quand on lit La servante écarlate, on peut en arriver à se dire « la condition des femmes n’est pas si mauvaise finalement » dans la réalité.

Je ne sais pas, peut-être… Je crois quand même que quand on constate l’acuité d’une œuvre dystopique, ça augmente l’inquiétude dans les dérives de notre société. En tant que lecteur de La servante écarlate, je suis effrayé de voir que le chemin qui y mène est devant nous. Les romans dystopiques sont des leçons. Comme l’histoire.

L’histoire ?

Oui. Tout est arrivé. Le XXe siècle est un formidable réservoir à dystopies. La société eugéniste à l’œuvre dans Bienvenue à Gattaca, une dystopie futuriste récente de grande qualité, est déjà advenue dans l’histoire. En croyant dire le futur, on raconte souvent le passé.

Est-ce qu’écrire, ou lire, une dystopie ce n’est pas jouer à se faire peur ?

Le travail d’un écrivain c’est d’arriver à empoigner le lecteur. On est toujours fasciné par le mal.

Mais y a-t-il une dimension prophétique dans les œuvres dystopiques ?

On n’est pas des prophètes, non. Mais, et je suis un peu navré de le constater parce que ce n’est pas une très bonne nouvelle, les auteurs de science-fiction intéressés par les dystopies ont souvent eu raison… Les auteurs de science-fiction sont des lanceurs d’alerte. Je ne dis pas que la SF a tout prévu mais elle a souvent été lucide. Metropolis, en 1926, anticipe beaucoup de choses sur l’aliénation au travail, sur les plus riches qui échappent aux effets de la pollution, sur l’avènement d’une puissance aveugle…