César 2020: Après les trois récompenses de Polanski, le monde du cinéma entre tensions et reconstruction

#METOO Au lendemain de la cérémonie qui a vu le film de Roman Polanski remporter trois César, des réactions fusaient toujours, d’autres étaient supprimées, témoignant d’une grande fébrilité   

Aude Lorriaux

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Adèle Haenel, quittant la salle Pleyel après que Roman Polanski a reçu le César du meilleur réalisateur, le 29 février 2020.
Adèle Haenel, quittant la salle Pleyel après que Roman Polanski a reçu le César du meilleur réalisateur, le 29 février 2020. — Capture d'écran Canal+
  • La 45e cérémonie des Cesar s’est tenue vendredi 28 février salle Pleyel, à Paris, se soldant pour J’accuse par trois victoires, dont l’une pour la meilleure réalisation.
  • L’équipe du film du réalisateur Roman Polanski avait déserté la cérémonie, qui s’annonçait explosive. Et l’explosion a bien eu lieu : l’actrice Adèle Haenel a quitté la soirée juste après la troisième statuette de Polanski, en compagnie notamment de la réalisatrice de Portrait d’une jeune fille en feu.
  • « Ce qu’ils ont fait hier soir, c’est nous renvoyer au silence » a déclaré l’actrice Adèle Haenel dans Mediapart.

Des messages en points majuscules ou en lettres capitales, des réactions postées sur Instagram avant d’être effacées, des acteurs et actrices se disant « dégoûtées ». Le monde du cinéma était encore en tension ce week-end, après une cérémonie des César vendredi soir qui a vu le film de Roman Polanski, J’accuse, remporter trois victoires, dont deux (meilleure réalisation et meilleure adaptation) qui désignent explicitement son réalisateur, accusé de violences sexuelles par 12 femmes.

Un couronnement au grand dam de nombre de figures du cinéma. Alors que la vague #MeToo a suscité partout dans le monde d’importantes prises de parole de femmes sur les violences sexuelles, beaucoup attendaient de cette cérémonie un signal positif pour les victimes. A commencer par Adèle Haenel, devenue icône de la lutte féministe dans le milieu de la culture après avoir témoigné d’agressions sexuelles de la part du réalisateur Christophe Ruggia. 

« Une autocritique sévère s’impose »

Vendredi soir, l’actrice a quitté la salle Pleyel où se tenait la cérémonie sitôt le César pour la meilleure réalisation attribué à Roman Polanski. Samedi, elle est revenue sur cette soirée électrique dans Médiapart, accusant les votants et les votantes d’avoir renvoyé les victimes au « silence » : « Ce qu’ils ont fait hier soir, c’est nous renvoyer au silence, nous imposer l’obligation de nous taire. Ils ne veulent pas entendre nos récits. Et toute parole qui n’est pas issue de leurs rangs, qui ne va pas dans leur sens, est considérée comme ne devant pas exister. » « J’ai été terrassée, effrayée, dégoûtée », a aussi déclaré l’actrice Aïssa Maiga, qui avait dénoncé durant la cérémonie le manque de visibilité des personnes non blanches dans le cinéma français.

Au lendemain de la cérémonie, nombre d’acteurs et d’actrices prenaient fait et cause pour Adèle Haenel et Céline Sciamma, la réalisatrice de Portrait de la jeune fille en feu, film reparti avec un seul trophée, celui de la meilleure photographie. « Abasourdie. Une autocritique sévère s’impose », a commenté l’actrice Déborah François. Andréa Bescond, comédienne et coréalisatrice du film Les chatouilles a déclaré se « reconnaître » « dans les départs précipités et empreints d’une immense colère d’Adèle, Noémie et Céline », faisant allusion à la réalisatrice et aux actrices de Portrait de la jeune fille en feu. Florence Foresti, maîtresse de cérémonie cette année, avait affiché la veille «écœurée» sur instagram et l’écrivaine Virginie Despentes une photo d’Adèle Haenel.

« Je veux saluer celles et ceux qui s’exposent »

Dans un communiqué, le collectif 50/50, engagé pour l’égalité et la diversité dans l’industrie cinématographique, a exprimé son « indignation » : « Comme beaucoup hier nous avons ressenti honte, colère et tristesse combatives, mais nous gageons que ce vote est le dernier sursaut d’une Académie conservatrice moribonde condamnée à renaître. »

Jointe par 20 Minutes, Sandrine Brauer, co-fondatrice du collectif, a estimé qu’il était « urgent de tirer les leçons » de ce qui s’est passé aux César. La productrice (En Compagnie des Lamas) s’interroge : « La prise de parole d’Adèle Haenel a-t-elle fini par mobiliser contre elle ? » Mais Sandrine Brauer veut voir aussi du positif dans cette soirée, comme le César du meilleur premier film attribué à Mounia Meddour, celui du meilleur film à Ladj Ly et « l’élégance » de Swann Arlaud : « Je veux saluer celles et ceux qui s’exposent. » Primé meilleur second rôle pour Grâce à Dieu, Swann Arlaud a fait un discours largement applaudi lors de la remise de sa statuette, déclarant notamment que « les artistes ne font pas la justice, mais ils peuvent dire des choses que le silence tente d’étouffer ».

Des messages effacés

Certains et certaines n’ont au contraire pas hésité à prendre la défense de Roman Polanski. Vendredi soir, l’actrice Fanny Ardant, qui décrochait une statuette pour son rôle dans La Belle Epoque, déclarait : « Je suivrai quelqu’un jusqu’à la guillotine, je n’aime pas la condamnation ». Mathilde Seigner, sœur d’Emmanuelle Seigner, la compagne de Polanski, lui a aussi apporté son soutien.

D’autres réactions indiquaient des hésitations. Sarah Forestier, qui avait regretté de n’avoir pas « quitté la salle » et pointé la « responsabilité » des gens du cinéma français, a depuis effacé son post Instagram. Jean Dujardin, qui joue dans J’accuse, a également effacé entre vendredi soir et samedi un message qu’il avait écrit en soutien à son film.

« Un crachat à la figure des victimes »

Le monde du cinéma n’était pas le seul à réagir, après cette soirée hautement symbolique. Quelques rares hommes et femmes politiques s’y sont risqué. La secrétaire d’Etat aux droits des femmes, Marlène Schiappa, a fait paraître dans Libération une tribune où elle se désole d’entendre tant de gens souhaiter que « le cinéma reste une fête », phrase selon elle « bien connue des femmes qui ont vécu des violences sexuelles », à qui on reproche souvent de « gâcher Noël », « le pot de fin d’année » ou « la kermesse de l’école ». Plus claire dans sa désapprobation, la députée européenne Manon Aubry a estimé que « Récompenser un agresseur notoire » était « un crachat à la figure des victimes ».

A droite, Nadine Morano a fait parler d’elle, en s’en prenant violemment à l’actrice Aissa Maiga, après son plaidoyer pour plus de diversité : « Si vous n’êtes pas contente de voir autant de blancs en France, mais repartez en Afrique ! » Des propos qui ont provoqué de vives réactions sur les réseaux sociaux.

Côté militantes, le collectif féministe #NousToutes a estimé que l’Académie des César avait « craché au visage des victimes de violences pédocriminelles, au visage des victimes de violences sexuelles, et, plus largement, au visage de millions de femmes de ce pays » Tandis que bruissait samedi sur Twitter le mot-dièse #QuittonsLaSalle, en soutien à Adèle Haenel et toute l’équipe de son film :

Travailler sur le temps long

Après les réactions, des actions sont déjà en cours. Le collectif 50/50 organise cette semaine ses Etats-généraux de lutte contre le harcèlement dans l’audiovisuel. Suivront ensuite le 12 mars le premier groupe de travail du CNC pour réformer l’Académie des César, et enfin en avril le vote permettant de renouveler la direction de l’association qui organise la cérémonie, le conseil d’administration de l’Association pour la promotion du cinéma français ayant démissionné collectivement mi-février.

Pour l’instant les 4300 membres de l’Académie n’ont pas voix au chapitre, mais Sandrine Brauer espère vivement que la réforme en cours permettra de leur élargir le vote, pour plus de démocratie. Et de commenter : « On essaie de travailler sur un temps long, un temps politique, c’est cette transformation-là qui nous intéresse ».