César 2020 : « Enfermez Polanski ! Libérez nos camarades ! »… Comment des militantes féministes ont tenté d’envahir le tapis rouge

REPORTAGE « 20 Minutes » a suivi un petit groupe de manifestantes, qui a tenté d’envahir le tapis rouge avant la cérémonie des César

Mathilde Loire

— 

Les manifestantes ont tenté d'envahir le tapis rouge des César 2020 avec des fumigènes.
Les manifestantes ont tenté d'envahir le tapis rouge des César 2020 avec des fumigènes. — Thomas SAMSON / AFP
  • La 45e cérémonie des César se tenait vendredi soir à la salle Pleyel, dans le 8e arrondissement de Paris.
  • Des militantes féministes ont protesté à l’extérieur de la salle contre la mise à l’honneur de Roman Polanski, accusé de viols par douze femmes au total.
  • Certaines ont tenté d’envahir le tapis rouge avec des fumigènes, mais ont été repoussées par les forces de l’ordre.

Rendez-vous était donné vers 18 h 30, devant la brasserie La Belle poule, au coin de l’avenue Hoche et de la rue du Faubourg-Saint-Honoré- à Paris. On est à quelques dizaines de mètres de l’entrée de la salle Pleyel, le long des grilles qui bordent le tapis rouge de la 45e cérémonie des César.

Adèle*, Céline* et Noémie* arrivent sur place à l’heure dite. Elles sont calmes, mais tendues. Elles font partie d’un collectif de militantes féministes qui prépare depuis plusieurs semaines une action pour protester contre les douze nominations aux César 2020 pour le film de Roman Polanski, accusé de viols et agressions sexuelles. Leur but : « foutre le zbeul [le désordre] aux César », explique Adèle, 24 ans. Elle a caché des fumigènes sous son manteau. Les militantes ont prévu d’envahir le tapis rouge.

« On aurait dû apporter des pancartes pour Adèle Haenel »

Les trois jeunes femmes passent sans problème le contrôle policier. Elles rejoignent des camarades déjà présentes, calmes, mais tendues. Peu de mots sont échangés, tout a été prévu à l’avance. Les jeunes femmes essayent de se fondre dans la masse, sans attirer l’attention de la dizaine de policiers postée le long des barrières en métal. « Quelle star vous avez envie de voir aujourd’hui ? », demande Adèle en plaisantant à ses camarades. « On aurait dû apporter des pancartes pour Adèle Haenel », répond une jeune femme blonde sur le même ton. Plus loin, devant les barrières, un petit groupe de femmes d’un autre collectif, scande quelques slogans, pancartes à la main.

Une petite foule se forme, toujours dans la même ambiance tendue, le long du tapis rouge. Ces femmes ont entre 20 et 30 ans en moyenne. Elles sont issues de collectifs féministes divers, certaines sont des « colleuses », d’autres sont venues entre amies, et il y a même des femmes venues d’autres pays d’Europe. Elles ont toutes en commun d’être « très en colère ». « On aurait aimé empêcher la cérémonie, mais on savait bien que ça ne se ferait pas », expliquera Adèle le lendemain. « On voulait dire qu’on n’était pas d’accord avec la nomination de Polanski, et montrer qu’on n’a plus peur de cette société qui fait que les violeurs peuvent être sacrés meilleur réalisateur, qu’ils peuvent avoir une carrière et continuer à être respectés en tant qu’artistes. »

Fumigènes sur le tapis rouge

18 h 40. « On attend le signal », me prévient Noémie, 27 ans. Certaines militantes ont caché leur visage à l’aide d’une écharpe, d’un foulard. Soudain, une voix plus forte que les autres se fait entendre : « Pas d’honneur pour les violeurs ! » Le slogan est repris par quelques-unes des manifestantes présentes. Adèle et Céline échangent un regard : ce n’était pas prévu.

Le signal est lancé à 18 h 50 : une femme allume un fumigène rouge. La foule de militantes s’élance contre la barrière. Elles sont plusieurs dizaines, peut-être une centaine. Certaines ont des fumigènes à la main, qu’elles tentent de balancer sur le tapis rouge. Les autres forment une masse, qui appuie contre les barrières, jusqu’à en faire basculer. Quelques filles parviennent à passer de l’autre côté. Mais déjà, les forces de l’ordre ripostent. L’odeur des gaz lacrymogènes remplit l’air teinté de rouge. Les manifestantes sont forcées de reculer. Elles se massent devant La Belle poule, où les employés tentent de protéger leur terrasse. Au début de l’avenue Hoche, devant la brasserie chic, CRS et militantes féministes se font face. Elles crient : « Polanski violeur, cinéma coupable ! ».

« Donnez des César pour les keufs en civil ! »

L’action en elle-même aura duré dix minutes tout au plus. Le face-à-face avec les forces de l’ordre durera près d’une heure. Les CRS parviennent à faire reculer les manifestantes. Elles se rassemblent au milieu de l’avenue Hoche. Les slogans énervés s’enchaînent : « Violeur, t’es foutu, les femmes sont dans la rue ! » ; « Solidarité avec les femmes du monde entier » ; « Le kérosène c’est pas pour les avions, c’est pour brûler violeurs et assassins » ; s’y mêlent des slogans anticapitalistes ou contre la police. Après une vingtaine de minutes, certaines remontent l’avenue Hoche ; elles redescendent bien vite : deux de leurs camarades auraient été interpellées. Le face à face reprend, aux cris de « Enfermez Polanski ! Libérez nos camarades ! ». Quelques féministes qui se trouvaient place des Ternes, dont des membres du collectif La Barbe, les rejoignent ; la manifestation se transforme en sit-in. Il y a là au moins 150 femmes, peut-être 200, et moins d’une dizaine d’hommes.

Les manifestantes enchaînent toujours les slogans. « Donnez des César pour les keufs en civil ! » Le slogan antifasciste « Siammo tutti antifascisti » (nous sommes toutes antifascistes) est repris en chœur ; deux CRS commentent : « "Siammo", ça veut dire "nous sommes" en italien, je crois ». L’un de leurs collègues, agacé, pointe du doigt celles qui ont toujours leurs visages masqués. « Il criait « délit ! délit ! » », racontera Noémie, 24 ans, à la fin de la manifestation. Depuis la loi du 10 avril 2019, le fait de « dissimuler volontairement tout ou partie de son visage sans motif légitime » pendant une manifestation est devenu un délit puni d’un an d’emprisonnement et de 15.000 € d’amende.

« Pour Polanski, on est énervées, on est déçues, mais on n’est pas choquées »

Un peu avant 20 heures, les manifestantes apprennent que leurs camarades sont ailleurs. Elles partent, jusqu’à l’avenue de Wagram, où elles retrouvent les manifestantes et manifestants de la place des Ternes. Plusieurs centaines de personnes envahissent l’avenue, bloquent la circulation. Certaines font tomber des poubelles. Une dame au volant d’une petite voiture blanche se retrouve bloquée. Elle fait signe à des manifestantes, qui s’approchent pour discuter avec elle. Elle leur dit qu’elle se rend aux César, qu’elle est votante… Mais qu’elle n’a pas voté pour Roman Polanski, preuve à l’appui. Les filles qui lui parlaient s’exclament « Laissez la passer ! », et la conductrice s’en va sous les applaudissements.

Il est 20 h 45 quand Adèle, Noémie et Céline décident de rentrer, et leur groupe d’amies se dirige vers le métro. Avenue de Wagram, la manifestation encadrée par deux barrages de forces de l’ordre se disperse peu à peu. Certaines manifestantes resteront aux abords de la salle Pleyel toute la soirée, puis iront manifester devant le Fouquet’s après l’annonce de la victoire de Roman Polanski. « Pour Polanski, on est énervées, on est déçues, mais on n’est pas choquées. Cette institution se sent menacée, elle sent qu’elle va bientôt tomber », estime Adèle ce samedi. Elle se dit « très satisfaite de l’action. Tout le monde a vu qu’on était en colère ! » Quant à Noémie, elle trouve « génial qu’on ait été aussi nombreuses. J’espère qu’on pourra continuer de se rassembler comme ça pour lutter contre la culture du viol. »

*Les prénoms ont été modifiés.