César 2020 : Place des Ternes, à Paris, les féministes se réchauffent en moquant « Violanski »

SLOGAN Quelque 200 personnes se sont rassemblées vers 18h, un peu avant la cérémonie des César 2020, pour protester contre les 12 nominations du réalisateur, accusé de violences sexuelles par autant de femmes  

Aude Lorriaux

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Photo de la contre-cérémonie des César, organisée par une petite dizaine d'associations féministes, le 28 février 2020.
Photo de la contre-cérémonie des César, organisée par une petite dizaine d'associations féministes, le 28 février 2020. — Aude Lorriaux/ 20 Minutes
  • Une contre-cérémonie était organisée à 200 mètres de la cérémonie des César pour protester contre les 12 nominations dont a bénéficié le réalisateur Roman Polanski, condamné par la justice américaine dans l’affaire Samantha Geimer.
  • Le réalisateur de J’accuse, qui a fui son pays, est toujours considéré par Interpol comme fugitif, et ne peut circuler librement que dans trois pays : la France, la Pologne et la Suisse.
  • Les militantes féministes rassemblées à Paris réclament une réforme ambitieuse de l’Académie des César et une « prise de conscience » du cinéma français.
     

« La colère tient chaud », lâche la porte-parole d’Osez le féminisme Alix Chazeau-Guibert, debout dans le froid, place des Ternes, à Paris. Elle est arrivée bien avant le début du rassemblement des féministes, à quelque 200 mètres de la salle Pleyel, où se tient la cérémonie des César, pour laquelle le réalisateur Roman Polanski est nommé douze fois, soit autant que le nombre de femmes qui l’accusent de violences sexuelles. Un scandale pour les 200 personnes réunies avec des pancartes et des slogans, et pour Alix Chazeau-Guibert : « Nous sommes là pour soutenir les victimes de Polanski, montrer que leur parole est soutenue. Il ose parler dans son communiqué de « fantasmes d’esprits malsains », mais c’est ironique de la part de quelqu’un accusé de tels faits. »

« A bas le patriarcat » ; « Violanski nominé, victimes silenciées », « J’accuse Violanski »… Sur la place, les pancartes aux slogans classiques se mêlent aux mots-valises formés avec les mots « viol » et « Polanski ». Cette dernière pancarte est tendue à bout de bras par un habitué des manifs, k-way bleu et lunettes de soleil sur le nez, assez haut perché pour que son œuvre soit visible de tous et toutes. Mais à cette heure-ci, à peine 18 h, il y a « quasiment plus de journalistes que de militants », lâche dans un sourire Eliane Viennot, l’un·e des partisan·ne·s les plus infatigables des règles de grammaire non sexistes.

« Cinéma complice, Polanski violeur »

A côté des pancartes avec des dessins d’un œil grand ouvert sont distribuées aux participants et participantes par NousToutes, un collectif parmi la petite dizaine qui avait promis de se retrouver ce soir. Anaïs, une militante du collectif, y a ajouté des larmes de sang, parce que, dit-elle, « c’est douloureux, on pleure du sang mais on voit tout ». « Ces 12 nominations, c’est révélateur de quelque chose au sein du cinéma français. Cela protège et fait perdurer la culture du viol. L’omerta continue quand on garde le silence », commente Yuna Miralles, une des porte-parole du mouvement féministe, organisateur de la marche contre les violences du 23 novembre 2019.

« Cinéma complice, Polanski violeur », scandent des militantes, pendant que la place des Ternes se remplit, de quelque 200 personnes, à vue de nez. A côté, Adriana tient une pancarte « Honte à une profession qui protège des violeurs », en serrant un foulard vert et orange, les couleurs des combats pro-avortement et pour la séparation de l’Eglise et de l’Etat en Amérique latine. Cette argentine de 63 ans, bonnet péruvien sur la tête et lunettes bleues électriques, s’indigne de « l’hypocrisie » du cinéma français, selon elle, capable d’encenser Roman Polanski et Adèle Haenel en même temps (Les accusations de l’actrice contre un réalisateur ont déclenché une enquête pour « agressions sexuelles » et la mise en examen du réalisateur). Même son de cloche pour la militante Suzy Rojtman, du collectif national des droits des femmes, qui se désole de la « schizophrénie » du cinéma français.

Adèle Haenel, star des militantes

En creux, comme une fière réponse à Polanski, l’actrice de Portrait de la jeune fille en feu est dans toutes les têtes. Elle est devenue un modèle pour nombre de jeunes femmes féministes, telle Rosalie, et ses trois copines de lycée : « Je serais venue juste pour elle. » Quand on demande leur palmarès idéal aux manifestantes, c’est le film de Céline Sciamma qui arrive systématiquement en tête.

« Le 8 mars, vous êtes au courant qu’on arrête toutes ? » Une femme d’une autre génération s’approche des lycéennes, les bras plein de tracts. C’est Florence Montreynaud, une ancienne du Mouvement de libération des femmes (MLF) qui a créé les Chiennes de garde. En sus de la grève à venir, on discute de la réforme de l’Académie des César.

Ce que toutes maintenant attendent, c’est une « prise de conscience », et de vraies réformes du côté de l’Académie des César, actuellement composée de 35 % de membres féminins. « S’il y a plus de femmes cela changera le regard sur les œuvres », plaide Yuna Miralles. « J’attends une Académie diverse qui fasse évoluer le monde du cinéma », abonde Alix Chazeau-Guibert, en déroulant les chiffres : 55 % de femmes dans les écoles de cinéma, mais seulement 21 % de films réalisés par des femmes. La porte-parole d’OLF appelle aussi de ses vœux des quotas dans le cinéma, pour une meilleure répartition des subventions.

Un peu plus tard, plus loin, aux abords de la salle Pleyel, l'atmosphère se tendait, selon notre consoeur Mathilde Loire:

S’il y avait parfois dans l’air ce soir une vraie déception, certaines veulent rester optimistes. Comme Hélène, 28 ans, de l’association Humans for women : « Les choses changent tellement lentement. Mais c’est parce qu’on proteste que cela change. »