César 2020 : Entre le cas Polanski et la réforme de l’Académie, la cérémonie s’annonce brûlante

CINEMA La 45e édition de la célèbre remise de prix du cinéma français se déroulera ce vendredi soir sur fond de controverses multiples

Mathilde Loire et Fabien Randanne, avec Aude Lorriaux
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En 2013, à la fonderie Bocquel, en pleine conception d'un trophée pour les César.
En 2013, à la fonderie Bocquel, en pleine conception d'un trophée pour les César. — CHARLY TRIBALLEAU / AFP
  • La 45e édition des César se tiendra ce vendredi, salle Pleyel à Paris. Elle sera retransmise en direct, dès 21 h, sur Canal+.
  • Depuis le mois de janvier, les controverses se succèdent.
  • Le conseil d’administration de l’Académie des César a démissionné mi-février après la publication d’une pétition dénonçant des "dysfonctionnements" et les douze nominations accordées à Roman Polanski pour « J’accuse » ont fait des vagues.
  • Roman Polanski a fait savoir jeudi qu’il n’assisterait pas aux César, mais les militantes féministes resteront mobilisées.

La grande famille du cinéma français a rendez-vous ce vendredi soir à la salle Pleyel (Paris 17e) pour la 45e édition des César. Si la cérémonie est davantage réputée pour les sourires crispés de l’assistance que pour sa chaleur, cette année, l’événement s’annonce encore plus tendu que d’habitude. Les dissensions entre les différentes chapelles du 7e art hexagonal, généralement pudiquement cachées sous le tapis rouge, ont éclaté au grand jour ces dernières semaines. Les contrecoups se feront ressentir au raout. La seule inconnue demeure l’intensité avec laquelle l’implosion annoncée se manifestera.

« La cérémonie 2020 aura un goût amer », a confié Louis-Julien Petit à 20 Minutes, le 14 février, au lendemain de la démission du conseil d’administration des César. Pour le réalisateur des Invisibles, ce n’est pas cela qui va « apaiser les tensions ». « On s’est battus pour redorer l’image de cette statuette, mais plein de choses ne sont pas réglées et elles ne le seront sans doute pas le 28 février », concluait-il.

Des discours militants ?

Quelque 400 personnalités d’horizons aussi divers que Bertrand Tavernier, Omar Sy, Céline Sciamma ou Agnès Jaoui ont eu la tête d’Alain Terzian, qui présidait l’Académie des César depuis 2003. Dans une tribune publiée dans Le Monde du 10 février, elles exigeaient une « réforme en profondeur » de l’Académie dont elles dénonçaient des « dysfonctionnements », une « opacité des comptes » et des statuts qui « n’ont pas évolué depuis très longtemps ».

Ces problématiques ne seront pas résolues ce vendredi et le chantier prendra plusieurs mois, comme l’a annoncé le Centre national de la cinématographie mercredi. Aux César, les discours de remerciement seront autant d’occasions d’exprimer d’éventuels vœux. La salle Pleyel devrait aussi se faire l’écho de la tribune publiée mercredi sur le site du Parisien en faveur d’une meilleure représentation des acteurs issus de l’immigration et de l’Outre-mer dans le cinéma français. Les signataires tels qu’Aïssa Maïga, Firmine Richard, Stomy Bugsy, Mathieu Kassovitz ou Olivier Marchal estiment que « l’adoption de mesures d’inclusion est urgente si on ne veut pas laisser à ces professionnels du cinéma français qu’une seule option : l’engagement dans la voie du communautarisme à l’américaine ».

Ces pistes de réflexions – ou points de crispations, selon les points de vues – risquent cependant d’être éclipsées par l’ombre de Roman Polanski. Le réalisateur a laissé planer le doute sur sa venue aux César. Jeudi, il a fini par annoncer son absence, via l’AFP. « Le déroulé de cette soirée, on le connaît à l’avance. Des activistes me menacent déjà d’un lynchage public, écrit-il dans un communiqué. Cela promet de ressembler davantage à un symposium qu’à une fête du cinéma censée récompenser ses plus grands talents. »

Les remettants ne se bousculent pas

Son film, J’accuse, est en tête au nombre de citations. « Douze nominations et douze accusations de viol : Polanski est raccord ! », avait réagi Andréa Bescond, comédienne et réalisatrice des Chatouilles, césarisée l’an passé, dans les colonnes du Parisien. La formule résume bien la controverse. Alain Terzian, lorsqu’il était encore en poste, a beau eu avancer que l’Académie « n’est pas une instance qui doit avoir des positions morales », un tel plébiscite suscite le malaise. Les organisateurs ont eu bien du mal à trouver des personnalités acceptant de venir remettre un trophée. Il se murmure que bien peu ont voulu prendre le risque de figurer sur la photo de famille au côté de Roman Polanski.

Florence Foresti, elle, se retrouve dans une position délicate. La maîtresse de cérémonie avait fait un vrai-faux laspus le jour de l’annonce des nominations. « Je suis accusé… euh… J’accuse », avait elle souri. En faisant volontairement fourcher sa langue, elle s’était indirectement positionnée sur le sujet. Restera-t-elle dans le même ton le jour-J ? « Ma limite est de ne pas faire du mal aux gens. C’est la seule censure que je m’impose. Personne ne me dit ce que je dois faire ou pas. Si un humoriste commence à fléchir et se laisse dicter ses choix par l’ambiance générale, les réseaux sociaux ou je ne sais quelle autre entité, il est mort. (…) Vous verrez bien », a glissé l’humoriste au Parisien. Il n’empêche qu’elle répondait alors à une interview dans le cadre de la promo du film Lucky. Florence Foresti a annulé tous les autres entretiens prévus liés à son prochain rôle aux César.

L’absence du réalisateur franco-polonais vendredi soir ne devrait pas empêcher les coups d’éclat. Adèle Haenel, en lice pour le César de la meilleure actrice pour Portrait de la jeune fille en feu, a donné le la dans une interview au New York Times mise en ligne lundi. Honorer Roman Polanski revient à « cracher au visage de toutes les victimes », affirme-t-elle. Et d’ajouter : « Ça veut dire, "ce n’est pas si grave de violer des femmes" ». Si elle est primée, on l’imagine difficilement ne pas revenir sur le sujet.

Mobilisations féministes

L’opposition à Roman Polanski se fera également entendre hors de la salle. Le 11 février, des organisations et des militantes féministes – dont Osez le féminisme ! et le Planning familial – publiaient une « lettre ouverte aux professionnel·les du cinéma votant pour les César », les enjoignant à voter « contre » Roman Polanski. La lettre se terminait par un appel à un rassemblement « devant la salle Pleyel » le soir de la cérémonie.

Le rassemblement aura bien lieu ce vendredi, mais place des Ternes, à 300 mètres de l’entrée du lieu de l’événement. « On sent les organisateurs sur les dents », estime Alix Béranger, du collectif féministe La Barbe, qui organise également à un rassemblement. « Il est très rare qu’on soit aussi loin quand on demande une autorisation à la préfecture. S’ils mettent des féministes place des Ternes, c’est qu’ils redoutent l’agitation. C’est un peu disproportionné, ce n’est pas le G20. »

Nombreuses sont pourtant les associations et collectifs féministes qui appellent à se mobiliser en marge des César. S’il ne s’agit « pas d’un rassemblement unitaire », les militantes présentes se sont coordonnées afin que leurs différentes actions se succèdent sans accrocs. Le cas Polanski est bien au coeur des revendications.

« La Barbe comme d’autres organisations s’indigne du fait que Polanski ait 12 nominations dans une cérémonie aussi prestigieuse, insiste Alix Béranger. La question n’est même pas de séparer l’homme de l’artiste : on parle d’un homme coupable de viol sur une jeune fille de 13 ans qui a été condamné, qui est en fuite. On ne dit pas que Polanski doit arrêter de faire des films, il fait ce qu’il veut, mais la profession n’a pas à le mettre à l’honneur. »

Contre-cérémonie

Les militantes féministes s’intéressent également à la refonte du fonctionnement de l’Académie des César. Pour Alix Béranger, « les César ont tout à revoir : la sélection des films, la gouvernance, le système de vote… Il est aberrant qu’il faille payer [6.000 euros] pour être dans le coffret DVD envoyé aux votants, c’est à dire pour être sélectionné. Il y a tout un tas de freins à lever, pour que les réalisatrices, les autrices et les personnes racisées soient prises en compte dans le cinéma. Qu’on arrête de nous dire que c’est une question de talent : non, c’est une question d’argent. D’ailleurs, si le #MeToo du cinéma français n’a pas eu lieu, c’est parce que quelqu’un comme Polanski rapporte beaucoup d’argent. »

Les organisatrices du rassemblement sont en lien avec le collectif 50/50, qui milite pour l’égalité et la diversité dans le cinéma et organise d’ailleurs une contre-soirée aux César ce vendredi. « On n’a pas appelé au boycott mais on a appelé à se réunir pour une fête en même temps que la soirée », affirme Sandrine Brauer, cofondatrice du collectif. La productrice de cinéma appelle à une refonte de l’Académie, qui en fasse un outil « vivant » : « On veut que les 4.700 personnes qui fabriquent le palmarès puissent participer aux discussions. On aimerait aussi réfléchir à l’accompagnement des jeunes générations, l’Académie pourrait permettre de créer du collectif. » Pour Sandrine Brauer, « l’Académie était repliée sur elle-même ».

« D’après les échos que j’ai de l’intérieur, ça prend l’eau dans tous les sens. On sent bien une fébrilité, car c’est la fin d’un modèle », raconte Alix Béranger. « On sait que beaucoup de personnalités se questionnent, hésitent à boycotter – nombre d’entre elles ont répondu à l’appel de 50/50, affirme Yuna, du collectif Nous Toutes. On serait heureuses que les personnes invitées à la cérémonie aillent à la contre-cérémonie de 50/50, ou que, si elles le souhaitent, elles nous rejoignent. »

Quoiqu’il en soit, la « grande famille du cinéma français » sera divisée ce vendredi. Les prises de parole et les actions, que ce soit dedans ou à côté de la salle Pleyel, seront nombreuses. Mais il faudra attendre l’après-cérémonie pour savoir si un changement peut s’opérer dans le cinéma français.