« Il n’y a que Léonard et le Louvre qui peuvent faire ça », se réjouit Jean-Luc Martinez

INTERVIEW Alors que se clôt l’exposition de Léonard de Vinci, Jean-Luc Martinez, président-directeur du musée du Louvre fait, pour « 20 Minutes », le bilan d’une rétrospective sans précédent

Propos recueillis par Nada Didouh

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Des visiteurs prennent en photo le premier dessin de "La Joconde" par Léonard de Vinci, révélé par la réflectographie infrarouge
Des visiteurs prennent en photo le premier dessin de "La Joconde" par Léonard de Vinci, révélé par la réflectographie infrarouge — © LUCAS BARIOULET / AFP
  • Depuis le 24 octobre et jusqu’au 24 février, au Louvre, une rétrospective sans précédent est revenu sur la carrière de Léonard de Vinci, 500 ans après sa mort.
  • Pour les trois derniers jours de l’exposition, 30.000 billets gratuits ont été distribués pour des visites entre 21 heures et 8 heures 30.
  • Le président-directeur du Louvre, Jean-Luc Martinez, revient pour 20 Minutes sur l’organisation, les records d’affluence et le ressenti du public.

Ciao Leonardo ! Depuis le 24 octobre, des milliers de visiteurs se sont bousculés chaque jour pour apprécier un peu plus de 160 œuvres de Léonard de Vinci venues du monde entier et réunies au musée Louvre  à l’occasion des 500 ans de son décès. Les réservations, obligatoires, se sont muées en parcours du combattant pour ceux qui ont dû faire face aux créneaux complets et aux bugs informatiques. En guise de dernière chance, le musée a décidé de terminer l’exposition par une ouverture pendant trois jours et nuits consécutifs, de vendredi à dimanche, avant sa fermeture lundi. Pour l’occasion, 30.000 chanceux ont pu décrocher une place gratuite pour une visite au coeur de la nuit.

En attendant le bilan chiffré de cette exposition-événement, Jean-Luc Martinez, président-directeur du Louvre revient sur le triomphe populaire.

Quel bilan faites-vous de l’exposition ? Vous espériez un succès historique, l'objectif est-il atteint ?

Regardez le nombre d’enfants présents ! Le musée est un des rares endroits où l’on rencontre autant de générations et d’origines différentes. Il n’y a que Léonard et le Louvre qui peuvent faire ça.

Cette exposition est un événement à plus d’un titre pour le musée du Louvre et même à l’échelle mondiale ! D’abord en termes d’œuvres de Léonard rassemblées : si le succès est là c’est parce qu’ont été rassemblés ici 11 tableaux sur les moins de 20 qu’on attribue à Léonard et la majorité de ses dessins.

Le deuxième est un succès de librairie le  catalogue de l’exposition a été vendu à des milliers d’exemplaires, ce qui est finalement assez rare !

Enfin, il s’agit d’un succès populaire : on l’avait un peu anticipé étant donné la notoriété de la Joconde, qui explique la célébrité même du musée du Louvre. On a ouvert quatre nocturnes par semaine : le mercredi, le vendredi, le samedi et le dimanche il était possible de venir jusqu’à 22 heures. Ce qui n’a pas suffi à répondre à la forte demande. D’où l’idée de ces nocturnes très exceptionnelles avec une ouverture jour et nuit, non-stop.

Le succès n’était pas inattendu. Avez-vous dû effectuer des aménagements nouveaux pour gérer le flux de voyageurs ?

Par anticipation, on a dû imaginer beaucoup de choses nouvelles. La première était de rendre obligatoire la réservation, qui nous a permis de faire en sorte que l’accueil du public se fasse de manière très fluide. Ensuite on a développé un certain nombre d’outils comme le petit livret en anglais et en français qui permet de pouvoir lire les textes sans s’approcher obligatoirement du mur. Enfin, il y a cette expérience virtuelle de rencontre avec la Joconde qui est aussi une première. Ce tête à tête qu’on a organisé pour essayer d’entrer dans le mystère du tableau. La Joconde est à la fois très célèbre et méconnue, les gens la reconnaissent mais si on leur demande d’expliquer un peu ce que c’est, et comment ça a été fait, ils ne le savent pas.

C’est la première fois que les réservations sont obligatoires pour une exposition au Louvre. Comprenez-vous la crainte qu’ont exprimé certaines personnes qui ne veulent pas que cela s’étende à d’autres expositions ?

Bien sûr, et ce ne sera pas le cas. Nous sommes conscients d’une forme de fracture numérique, des personnes ne peuvent pas accéder aux réservations en ligne, mais des magasins comme la Fnac vendaient aussi des billets. C’était possible d’obtenir une réservation sans avoir ni ordinateur ni smartphone. Pour autant, le dispositif de réservation obligatoire n’est pas étendu aux autres expositions. Nous ouvrons dans quelques semaines une très belle expo consacrée à la sculpture de la Renaissance, de Donatello à Michel Ange, et une autre consacrée au génie méconnu de la Renaissance allemande qu’est Altdorfer. La réservation n’est pas obligatoire mais nous n’attendons pas le même succès...

La réservation était là justifiée et nous l’avons prouvé grâce à la fluidité des entrées. Il n’y a quand même pas de valeur ajoutée à faire la queue pendant des heures !

Et maintenant ? Que va-t-il se passer pour les œuvres ? Comment se déroule le démontage ?

Il y a des règles internationales en matière d’organisation des expositions : les prêteurs viennent immédiatement à la fermeture de l’exposition pour récupérer les œuvres. Le démontage se prépare très longtemps à l’avance, un représentant de chaque musée prêteur vient et, ensemble, on fait un constat d’état en comparant l’état de l’œuvre à son arrivée et à son départ. C’est seulement ensuite qu’elle est emballée et réexpédiée dans son pays d’origine. Toutes ces étapes prennent de deux à trois semaines.

Quand une exposition ferme, c’est tout un nouveau travail qui commence pour des professionnels.

Pensez-vous que des visiteurs ont été déçus ? 

Dans tout événement il y a des choses qui réussissent moins que d’autres. Ce qui a pu faire défaut, c’est la complexité de certains textes, parce qu’on a voulu entrer dans la pensée de Léonard, mais qu’elle est complexe à comprendre. Ensuite, il y a des gens qui s’attendaient à ce qu’il y ait un ordre particulier, salle par salle. Or on n’a pas voulu imposer un ordre de visite pour permettre une plus grande liberté et fluidité.

Mais en dehors de ces deux critiques, les gens sont plutôt sortis émerveillés par la qualité des dessins représentés : souvent on s’attend à être émerveillé par la peinture et un peu moins par les dessins et manuscrits. Or Léonard est un très grand dessinateur. C’est très émouvant de voir le travail à l’œuvre de ce génie, son écriture, ses schémas…

Dix ans de travail ont été consacrés à la préparation de cette exposition. Aujourd’hui, c’est la fin des festivités, comment vous envisagez la suite ?

« Après Léonard ? Léonard ! » C’est ce que m’ont répondu Vincent Delieuvin et Louis Frank, les deux commissaires de l’exposition (rires). Moi, je voudrais profiter du succès pour dire : « Vous êtes venus voir Léonard ? Et bien, venez voir  Altdorfer, venez voir Michel-Ange, venez voir l’exposition que nous allons consacrer au royaume de Napata, au Soudan ». La notoriété du Louvre on veut la mettre au service de toutes les cultures du monde.