Pour Adèle Haenel, « distinguer Polanski, c’est cracher au visage de toutes les victimes »

CINEMA L’actrice a accordé une longue interview, publiée ce lundi par le « New York Times »

F.R.
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Adele Haenel, lors d'un débat public après une projection de «Portrait de la jeune fille en feu» à New York, en septembre 2019.
Adele Haenel, lors d'un débat public après une projection de «Portrait de la jeune fille en feu» à New York, en septembre 2019. — ppola / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

« Je ne me sentais pas prête à la partager au moment où #MeToo a émergé. J’ai mis du temps à faire le parcours personnel qui m’a permis de me placer comme victime », a déclaré Adèle Haenel au New York Times.

Dans une interview mise en ligne ce lundi, l’actrice évoque le cheminement intime qui lui a été nécessaire pour faire entendre sa voix. Cet automne, la comédienne de 31 ans a affirmé à Mediapart avoir été victime d'« attouchements » et de « harcèlement sexuel » de la part du réalisateur Christophe Ruggia quand elle était âgée de 12 à 15 ans. Quelques semaines plus tard, le cinéaste, qui l’avait dirigée dans Les Diables en 2003, a été mis en examen pour « agressions sexuelles sur mineur de 15 ans » par personne ayant autorité sur la victime et a été placé sous contrôle judiciaire. Ces révélations ont fait l’effet d’un électrochoc.

« Je fais partie du milieu du cinéma, mais aujourd’hui je veux rencontrer des femmes d’autres milieux, dans la recherche, dans le monde associatif, avance Adèle Haenel. J’ai reçu énormément de lettres manuscrites, de messages, de mails, majoritairement de femmes, mais aussi de garçons, victimes ou non, qui avaient été touchés par le témoignage, et qui m’ont fait réaliser le manque de récits médiatiques de victimes de violences sexuelles en France. »

« Un abus sexuel, c’est un abus, pas du libertinage »

Au sujet de #MeToo, l’actrice souligne le paradoxe français : « La France est l’un des pays où le mouvement a été le plus suivi sur les médias sociaux, mais d’un point de vue politique et médiatique, la France a complètement raté le coche. » Elle affirme que « beaucoup d’artistes ont confondu, ou voulu confondre le jeu sexuel et l’agression. », ce qui a mené à un débat centré « sur la question de la liberté d’importuner et sur le prétendu puritanisme des féministes. » Et d’insister : « Mais une agression sexuelle, c’est une agression, pas une pratique libertine. »

A une poignée de jours des César, où elle est nommée dans la catégorie meilleure actrice pour Portrait de la jeune fille en feu, Adèle Haenel déclare que distinguer  Roman Polanski, dont le film J’accuse compte 12 nominations, revient à « cracher au visage de toutes les victimes. » « Ça veut dire, "ce n’est pas si grave de violer des femmes" », ajoute la comédienne.

« Le point de vue de l’homme blanc hétérosexuel »

« Quand J’accuse est sorti, on a entendu crier à la censurequ’il ne s’agit pas censurer mais de choisir qui on veut regarder. Et les hommes riches, blancs, rassurez-vous : vous possédez tous les moyens de communication. »

Et Adèle Haenel d’enfoncer le clou : « Non, la vraie censure dans le cinéma français, c’est l’invisibilisation. Où sont les gens racisés dans le cinéma ? Les réalisateurs racisés ? Il y a des exceptions, comme Ladj Ly [le réalisateur des Misérables] ou Mati Diop [réalisatrice d’Atlantique], mais ça n’illustre pas du tout la réalité du milieu du cinéma. Cela reste minoritaire. Pour l’instant, on a majoritairement des récits classiques, fondés sur une vision androcentrée, blanche, hétérosexuelle. »