Festival d’Angoulême 2020 : Un succès populaire un peu plombé par un palmarès trop pointu

BD Le bilan de la 47e édition du Festival de la Bande dessinée d’Angoulême, qui s’achève ce dimanche, est en demi-teinte : le public s’est déplacé nombreux, mais déplore des récompenses trop « élitistes »

Olivier Mimran

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Détail de l'affiche réalisée par Charles Burns pour le festival d'Angoulême 2020
Détail de l'affiche réalisée par Charles Burns pour le festival d'Angoulême 2020 — © C. Burns & 9eArt+
  • Perturbé par une météo capricieuse, le festival de la BD d’Angoulême se clôt sur « un sentiment de satisfaction », selon ses organisateurs.
  • Les amateurs de BD, eux, regrette le caractère « élitiste » des récompenses décernées lors de la cérémonie des Fauves.
  • Cette édition coïncidait avec le lancement de l’évènement « 2020, année de la BD » initié par le Ministère de la Culture.

De notre envoyé spécial à Angoulême

Alors que sa dernière édition se voulait « apaisée » après que les précédentes eurent fait l'objet de nombreuses revendications (statut des auteurs, parité artistique), le Festival de la BD d'Angoulême 2020 laisse, auprès des amateurs de BD qui s'y sont déplacés, un sentiment en demi-teinte... La faute aux nombreuses perturbations – la pluie, les manifestations ponctuelles et le blocage du centre-ville à l'occasion de la visite présidentielle – qui en ont émaillé les quatre jours. Mais pas seulement...

Les trois affiches du 47e Festival de la BD d'Angoulême © 9eArt+

Premier sujet de contrariété : les expositions proposées cette année s'adressaient majoritairement à un public expert. Maxence, venu d'Arles avec ses deux filles de 7 et 9 ans, confiait ainsi à « 20 Minutes » sa frustration : « à part pour l'expo consacrée à Calvo, qu'elles ont appréciée parce que c'est un univers animalier et celle consacrée aux héros pour la jeunesse – qu'elles ont adoré –, on a eu le sentiment de s'être déplacés pour pas grand chose ».

La frustration du grand public

Un constat peut-être un peu excessif, mais il faut reconnaître qu'exposer Nicole Claveloux, Jean Frisano, Wallace Wood ou Antoine Marchalot – pourtant tous des artistes admirables – n'est pas accueillir à bras ouverts les « simples » fans de petits Mickeys. Bien sûr, le Festival a vocation a être prescripteur, mais « mettre un coup de projecteur sur une BD un peu confidentielle, c'est chouette, mais ça frustre ceux qui sont venus pour les séries grand public, celles qu'on trouve à l'hypermarché du coin », regrette Jean-Yves, un retraité venu de la ville voisine de Jonzac.

Un sentiment de frustration exacerbé à la découverte du palmarès des Fauves (les récompenses décernées par le Festival), dévoilé samedi soir : « C'est quand même incroyable, s'insurge Jean-Yves, je suis très fan de bande dessinée et à part Emmanuel Moynot qui a dessiné Nestor Burma, je ne connais aucun des auteurs et des autrices récompensés ! »

Le palmarès des Fauves 2020 © 9eArt+

La consécration de la BD « d'excellence »

C'est le paradoxe de cette institution qu'est devenu le festival d'Angoulême, dont les organisateurs aspirent à ce qu'il devienne un évènement populaire – en France comme à l'international –, que de créer un schisme avec le grand public en mettant (trop ?) en avant une bande dessinée supposée relever de l'excellence.

L'attribution du Fauve d'Or de cette 47e édition à Révolution, de Grouazel et Locard, ne souffre pourtant, objectivement, aucune contestation : c'est probablement l'un des meilleurs albums de l'année. Mais pour certains visiteurs comme Romane, une jeune angoumoisine, « c'est un livre admirable mais difficile d'accès qui est récompensé, alors que " Les Indes fourbes ", qui est la BD tout public par excellence, repart les mains vides... »

Extrait de l'exposition Robert Kirkman © Kirkman & Delcourt

Une fronde encore bien marquée

Outre ce décalage entre les choix faits par des initiés (les Fauves sont décernés par un jury de relatifs connaisseurs) et la majorité du lectorat amateur de bande dessinée, cette édition aura aussi été marquée par une ambiance un peu crispée. D'abord suite aux revendications - ô combien légitimes – des auteurs et autrices au statut professionnel précaire. La venue du Ministre de la Culture et de Bruno Racine, auteur d'un rapport publié quelques jours avant le Festival et proposant 23 engagements pour améliorer les conditions de travail des bédéastes, a laissé les intéréssé(e)s dubitatifs(ves). Au point que certain(e)s ont un temps envisagé une grève des dédicaces – qui sont pourtant l'un des motifs principaux de déplacement des festivaliers.

La présence policière dans les rue d'Angoulême © Didier Charlet - RTS

Ensuite avec la venue, jeudi 30 janvier, du Président de la République : en honorant le festival de sa présence, Emmanuel Macron en a acté l'importance ; de même qu'il a écouté, et promis d'en tenir compte, des griefs formulés par des représentants des auteurs et autrices. Mais pour heureuse qu'elle fût (le dernier président à être venu au festival d'Angoulême était François Mitterrand, en 1985), sa présence a considérablement entravé, présence policière oblige, la libre-circulation des festivaliers.

« Les festival reste quand même une fête incroyable »

Le bilan de cette 47e édition est donc très tempéré. La bande dessinée, dans sa dimension générale, en sort une nouvelle fois vainqueur puisqu'elle a bénéficié, comme chaque année fin janvier, d'une exposition mondiale inespérée. La base de ses amateurs, elle, en repart un peu blasée... mais aussi, paradoxalement, pleine d'espoir, à l'instar de Maxence qui nous confiait que lui et ses filles reviendraient l'an prochain « parce que quand on aime la bande dessinée, quoi qu'il arrive, le festival d'Angoulême reste quand même une fête incroyable ! »