Pinceau-papier ou tablette graphique, quel est le meilleur ami des dessinateurs de BD ?

DÉBAT Si l’usage de la tablette graphique est de plus en plus répandu chez les bédéastes, le traditionnel tandem pinceaux-papier fait de la résistance. « 20 Minutes » confronte deux champions de chacune de ces pratiques

Propos recueillis par Olivier Mimran

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À gauche, Mathieu Lauffray dessinant au pinceau ; à droite, Alexandre Clérisse sur sa tablette graphique
À gauche, Mathieu Lauffray dessinant au pinceau ; à droite, Alexandre Clérisse sur sa tablette graphique — © M. Lauffray 2020 / © A. Clérisse 2020

D’un côté, le dessinateur d’« Une année sans Cthulhu », fervent défenseur des outils numériques. De l’autre, celui de la série «  Long John Silver », attaché à l’utilisation du traditionnel tandem pinceaux-papier. Et entre eux, pour arbitre le match, Ugo Bienvenu, l'auteur de «  Préférence système » qui jongle entre les deux outils…

Quels sont les avantages de votre outil de création ?

Mathieu Lauffray : Le rapport à l’objet, son charme, sa matière, sa réalité liée au temps de séchage et à ses caractéristiques propres. Et, surtout, le fait d’être incarné. Le dessin qui en résulte existe et peut être manipulé. Pour finir, on sait quand il est achevé. L’objet impose son équilibre.

Alexandre Clérisse : J’utilise un logiciel de dessin vectoriel qui me permet de modeler mon « trait » et mes couleurs comme du papier découpé. Chaque partie de mon image est donc mobile. Je peux ainsi composer au mieux mon image. Et je peux revenir à tout moment en arrière, ce qui permet d’ajuster mon histoire jusqu’à la toute fin de l’album.

A. Clérisse, T. Smolderen & Dargaud/photo © C. Gabriel

En quoi « l’autre » technique vous semble-t-elle limitée ?

M. L. : Le numérique permet énormément de choses : la variété des possibilités 2D et 3D, l’accès aux références visuelles… Tout est faisable et modifiable, à l’infini. Il peut être difficile de définir le moment juste ou l’on dépose les armes. A multiplier les possibles, on a parfois du mal à trancher.

A. C. : Il faut être très soigneux et appliqué (j’ai pour ma part plutôt tendance à renverser mon pot d’encre), ce qui peut parfois « figer » le dessin. Le fait de devoir recommencer tout à zéro lorsqu’il y a un problème est très frustrant. Et il faut un grand espace de stockage pour ses planches !

M. Lauffray, X. Dorison & Dargaud/photo © R. Scaglia

En quoi « l’autre » technique vous semble-t-elle toutefois digne d’intérêt ?

M. L. : Travailler en numérique autorise l’audace dans le cadre professionnel. On ne risque pas de « perdre » l’original d’un simple coup de pinceau maladroit, ou d’un parti pris hasardeux. La liberté et la variété des rendus permettent beaucoup de fantaisies, mais aussi des aboutissements de « rendus » dans des délais très courts. C’est pratique et efficace.

A. C. : Les accidents créés au hasard d’un empâtement ou d’une tâche donnent de la vie au dessin. La spontanéité du premier geste ou, au contraire, le travail de structure du dessin se ressent et procure une émotion particulière. Le plaisir du pinceau et de l’encre sur le papier et la satisfaction d’avoir des originaux à faire partager aux lecteurs.

Donnez-nous un exemple précis de ce qu’on ne pourra, selon vous, jamais réaliser avec « l’autre technique »…

M. L. : La peur de l’échec, le côté « romantique » du geste à risque qui met en jeu la survie de la pièce, sa réussite ou son échec. Je n’ai jamais pu être aussi heureux ou en rage que lorsque je travaille sur papier ou toile ! Le réel, c’est le média des passions.

A. C. : Rendre la fidélité exacte du dessin original dans un livre. Quelle que soit la qualité de la numérisation, il y aura toujours une perte dans le rendu du trait et des couleurs lors du passage du papier à l’ordinateur et, ensuite, à l’impression du livre.
 

« Dessiner, c'est assumer ses erreurs »
 

U. Bienvenu & Denoël Graphic/photo © E. Garault

« Ce qui fait la qualité d’un dessin tient à ce que son auteur n’a pas réussi à résoudre, explique Ugo Bienvenu, dessinateur de Préférence système (éd. Denoël), en compétition officielle au festival de la BD d'Angoulême cette année. En cela, la tablette est un ennemi : elle nous permet de corriger à l’infini, donc de n’assumer que rarement, si ce n’est l’erreur, l’irrégularité.

Selon moi, il est très dangereux de commencer l’apprentissage du dessin par l’ordinateur. Dessiner, c’est assumer ses erreurs. Ce qui constitue notre identité, c’est notre incapacité de ressembler à l’autre, c’est là la beauté absolue de notre travail : assumer que nous ne serons jamais l’autre. Il faut rendre beau ce qui était d’apparence raté, c’est-à-dire nous-mêmes, notre incapacité à effectuer le geste de l’autre.

« Les deux pratiques peuvent se servir l'une l'autre »

Une fois ce travail réalisé, la tablette devient intéressante. Elle permet d’accélérer les phases de travail, de se défaire de ces moments pénibles que sont le scan, le traitement des scans, etc. Elle permet aussi de trouver de nouveaux rendus que le papier ne permet pas. Les deux pratiques peuvent se servir l’une l’autre.

Pourquoi ne pas bénéficier de leurs apports respectifs ? L’ordinateur est un outil bête, comme les autres. Il y aura sans cesse de nouveaux outils qui créeront de nouveaux vocabulaires. Comme la peinture à l’huile, la gouache, la sérigraphie ont marqué leur temps, l’ordinateur marque le nôtre. A nous d’en faire bon usage. »