Festival d’Angoulême : Les auteurs de BD sont prêts à faire la grève des stylos pour que le gouvernement améliore leur statut

BANDE DESSINÉE Le président de la République et le ministre de la Culture rencontraient les représentants des auteurs ce jeudi à Angoulême

Mathilde Loire

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Le ministre de la Culture Franck Riester était en visite au festival d'Angoulême ce jeudi.
Le ministre de la Culture Franck Riester était en visite au festival d'Angoulême ce jeudi. — Mathilde Loire
  • Le lancement de l'année BD 2020 devant l’Hôtel de Ville a été chahuté par des manifestants.
  • Les auteurs attendent que le gouvernement prenne des mesures « concrètes » pour améliorer leurs conditions de vie.
  • Le rapport Racine, rendu public le 22 janvier, est au cœur de l’actualité de ce 46e festival.

De notre envoyée spéciale à Angoulême

Rendez-vous était donné ce jeudi à 13 heures, devant l’hôtel de Ville d’Angoulême. Franck Riester, le ministre de la Culture, devait y lancer officiellement BD 2020, l’opération voulue par le gouvernement pour « mettre en valeur » le 9e art cette année.

L'année de la BD devait être lancée ce jeudi à 13 heures.
L'année de la BD devait être lancée ce jeudi à 13 heures. - Mathilde Loire

Pour l’occasion, le maire d’Angoulême Xavier Bonnefont a même pris un arrêté municipal singulier : « Tout Angoumoisin en âge de lire devra être muni d’une Bande dessinée de son choix le jeudi 30 janvier à 13h (…). Chaque Angoumoisin devra lire cette bande dessinée et y prendre un immense plaisir ». Le rendez-vous est régulièrement rappelé le jeudi matin via les haut-parleurs qui rythment le parcours des festivaliers.

Mais le moment n’aura pas lieu : le début du discours de Franck Bondoux, le directeur général du Festival international de BD (FIBD) d’Angoulême, est rapidement interrompu par des chants de manifestants. Ils entonnent le désormais fameux « On est là ! », protestant contre la visite du président de la République, prévue l’après-midi. Certains scandent « Auteurs en colère ! Auteurs en colère ! », comme on peut le voir sur une vidéo de La Charente Libre. Le ministre bat en retraite, et les manifestants continuent de chanter sur le parvis de la mairie. Une drôle de façon de célébrer la venue d’un président de la République en exercice au festival de la BD, la première fois depuis François Mitterrand en 1985…

Difficile condition des auteurs

Une ambiance électrique, mais peu surprenante. Sans même parler de la réforme des retraites, le FIBD 2020 promettait d’être politique. La raison : le rapport de Bruno Racine, « L’auteur et l’acte de création », rendu public jeudi 23 janvier, et que les auteurs de BD attendaient de pied ferme. Sur 141 pages, le haut-fonctionnaire Bruno Racine rend compte de la situation des artistes-auteurs, et émet 23 recommandations pour améliorer leurs conditions de vie et de travail.

Car les auteurs le répètent depuis plusieurs années, leur situation économique est extrêmement précaire. Et les auteurs et autrices de BD sont parmi les plus touchés. C’est pourtant l’un des secteurs dynamiques de l’édition, avec un chiffre d’affaires de 2,67 millions en 2018, selon le Syndicat national de l’édition (SNE). Selon la Ligue des auteurs professionnels, 53 % des auteurs de bande dessinée vivent avec moins que le Smic. Et les femmes sont les plus vulnérables : 50 % des autrices de BD vivent sous le seuil de pauvreté. Le rapport Racine souligne cette baisse des revenus, et note bien que « les jeunes et les femmes sont particulièrement exposés aux difficultés socio-économiques ».

Le rapport (voir encadré) devait être rendu le 15 novembre 2019, et début janvier les auteurs déploraient de ne pas en voir la couleur. Le 16 janvier dernier sur France Inter, Marion Montaigne, présidente du jury 2020 du FIBD, s’est adressée au ministre : « Cette année, on veut aller au festival en lisant le rapport Racine dans le train. On veut que le ministre le retrouve et le libère. On ne veut pas qu’on finisse par croire que cette année de la BD n’était qu’un soutien industriel, plutôt qu’une véritable réflexion sur les conditions de la création et la situation des auteurs », a-t-elle déclaré.

« Il faut transformer l’essai »

Le rapport a finalement été publié quelques jours plus tard. « S’il n’est pas sorti le 15 novembre, estime Marc-Antoine Boidin, vice-président BD du Syndicat national des auteurs et compositeurs, c’est sans doute parce qu’il y a eu des pressions pour qu’il ne sorte pas trop vite. L’intervention des organisations d’auteurs a fait que les choses ont été mises plus rapidement sur la table. »

Les auteurs se disent pour la plupart soulagés de voir écrit noir sur blanc, dans un contexte officiel, la réalité de leurs difficultés. « Mais cela ne veut pas dire que c’est une fin en soi, prévient le scénariste Fabien Vehlmann, tout juste récompensé du prix Goscinny, et membre du collectif Auteurs et Autrices en Action 2020. « Le rapport va plutôt dans le sens des auteurs, maintenant il faut transformer l’essai, et il faut qu’il soit transformé par le gouvernement, pas seulement les auteurs et les éditeurs. »

Rencontres avec le ministre et le président

Ce jeudi justement, pour l’ouverture du FIBD, les représentants des organisations d’auteurs ont rencontré le ministre de la Culture Franck Riester, en compagnie de Bruno Racine. Puis plusieurs auteurs, dont Denis Bajram et Samantha Bailly, président et vice-présidente de la Ligue des auteurs professionnels, ainsi que Marc-Antoine Boidin, mais aussi le dessinateur Jul, la dessinatrice Cy., et des éditeurs, ont déjeuné avec Emmanuel Macron.

Pour Samantha Bailly, le ministre « a dit très clairement que ce rapport était fait pour être entériné. La question est de savoir ce qui peut l’être immédiatement, tandis que d’autres mesures prendront plus de temps. Des mesures administratives ou sur l’organisation du ministère de la Culture vont être plus simples à instaurer, tandis que le contrat de commande nécessite des échanges interprofessionnels. Mais on veut que cette proposition ne disparaisse pas et qu’elle reste dans l’agenda. Nous avons travaillé dessus avec des avocats, c’est une chose faisable pour laquelle il y a déjà des outils », insiste-t-elle.

Année de lutte en perspective ?

Franck Riester doit s’exprimer début février pour présenter « les mesures qu’il retient, le plan d’action et le calendrier » des premières mesures. « J’espère qu’il y aura une prise de conscience, que ça va se transformer en actes. S’il n’y a pas de concret, place à l’action », rappelle toutefois Marc-Antoine Boidin. L’idée d’un boycott du prochain festival d’Angoulême, si les mesures prises ne sont pas jugées suffisantes, est déjà sur la table.

Fabien Vehlmann rappelle que « plus de 1.000 auteurs », ont signé la tribune « Auteurs de BD : la fin des concessions », publiées par Libération le 29 janvier, à la veille du festival. Celle-ci appelle le gouvernement à prendre des mesures « concrètes » rapidement. « Je sais qu’on est plusieurs prêts à boycotter si ce n’est pas satisfaisant, déclare Fabien Vehlmann. Ça ne sera pas par plaisir, mais ne peut pas rester la variable d’ajustement du secteur. » En attendant, plusieurs auteurs ont prévu des actions ponctuelles dans les rues d’Angoulême. « Ce FIBD 2020 est le top départ d’une année d’action pour nous, estime Fabien Vehlmann. On va tenter de lutter pour reconstruire un terrain favorable aux auteurs. » A 16h30, les auteurs et autrices sont appelés à poser leur crayon pour débrayer, collectivement. Et montrer que le secteur de la BD ne peut pas se passer d’eux.

Les propositions du rapport Racine

Parmi ses 23 « recommandations » pour améliorer le statut des auteurs et autrices, le rapport Racine propose d’établir un statut professionnel des artistes-auteurs et un Conseil national des artistes-auteurs. Il propose également de renforcer individuellement les auteurs pour les aider dans la jungle administrative. Des mesures pour faire évoluer la rémunération des auteurs sont clairement posées. La, d’abord : le rapport propose de conditionner les aides publiques aux salons et festivals à la rémunération des auteurs qui y participent.

Mais la recommandation la plus marquante est peut-être celle sur la création d’un « contrat de commande prenant en compte le travail de création ». Actuellement, les auteurs reçoivent un à-valoir, une somme avancée pour la fabrique de l’album par l’éditeur. Celui-ci se rembourse des avances sur les ventes de la BD, à hauteur du pourcentage des droits d’auteur. Les auteurs peuvent toucher leur droit d’auteur – 8 % en moyenne dans la BD – une fois l’avance remboursée, mais il est rare qu’ils y parviennent.