Le mangaka Yukito Kishiro à Angoulême: «Ne sommes-nous pas déjà des cyborgs? "Gunnm" explore ce qu'il nous reste d'humanité»

INTERVIEW Trente ans après sa création et toujours d’actualité à travers réédition, suite et adaptation cinéma, l’œuvre du mangaka Yukito Kishiro est célébrée au festival d’Angoulême

Vincent Julé

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Le mangaka Yukito Kishiro dessine Gally depuis 30 ans dans les séries «Gunnm»
Le mangaka Yukito Kishiro dessine Gally depuis 30 ans dans les séries «Gunnm» — Stewart Cook/REX/Shutterstock/SIPA - GUNNM / Yukito Kishiro / Kodansha Ltd.

Trente ans après sa création, Gally la cyborg continue de faire l’actualité. Qui l’aurait cru ? Après une réédition de Gunnm, la publication en cours de la préquelle Mars Chronicle et la sortie de l’adaptation cinéma Battle Angel Alita, l’œuvre de Yukito Kishiro est maintenant célébrée au festival de la BD d’Angoulême à travers une superbe exposition, ainsi que plusieurs rencontres et dédicaces. Quel chemin parcouru pour ce bout de métal doté d’une âme retrouvé dans une décharge de Zalem, mais aussi pour l’un des premiers mangas édités en France, aux côtés de Dragon Ball et Akira, et toujours un monument de la science-fiction. 20 Minutes s’est entretenu avec le mangaka culte, toujours enthousiaste pour parler de son héroïne, la plus humaine des machines.

Connaissiez-vous le terme et les univers de science-fiction en général, et du cyberpunk en particulier, lorsque vous avez commencé à dessiner ?

J’ai commencé à dessiner dès mon plus jeune âge, et non, à l’époque, personne ne connaissait les termes de science-fiction et de cyberpunk. La SF s’est démocratisée avec la sortie du premier Star Wars, j’étais encore à l’école élémentaire. Pour le cyberpunk, c’est encore plus tard, au milieu des années 1980. En revanche, le terme de cyborg était lui bien connu des Japonais, et pour cause, il y avait Cyborg 009 de Shōtarō Ishinomori, un manga culte publié à partir de 1963, avant même ma naissance.

Comment est née Gally, l’héroïne de « Gunnm » ? La première idée, première vision ?

A mes débuts, je n’avais pas forcément une idée très claire des univers que je voulais explorer, donc j’ai fait plein d’essais avec des histoires courtes. Gally m’est venue assez rapidement à l’esprit, mais je n’avais pas l’environnement dans lequel elle pourrait évoluer. Elle apparaît ainsi pour la première fois dans le one shot Rainmaker, dont le héros est un cyborg homme. Elle y tient un rôle secondaire, d’une cyborg policière. En termes de design, elle avait déjà les motifs métalliques sur les joues.

Mais il m’a fallu plusieurs croquis, histoires, story-boards pour trouver la Gally de Gunnm. Elle a ainsi longtemps été une femme plus adulte, mûre, et même épuisée par la vie. Une fois l’histoire trouvée, elle est devenue cette petite fille, qui a été abandonnée, à qui il manquait les membres. Sa construction s’est faite au long cours, au gré des réflexions et des discussions avec mon éditeur. Son art du combat, le Panzer Kunst, est ainsi arrivé plus tard. Je l’imaginais plus avec une arme à feu, puis comme elle avait perdu la mémoire et son corps, j’ai pensé qu’Ido pouvait se battre pour elle. Mais mon éditeur m’a dit qu’il fallait que ce soit elle qui mène le combat. Et le Panzer Kunst est né.

Votre dessin se déploie au fil des volumes pour atteindre des sommets de mise en scène et de dynamisme. Avec l’arc du Motorball en point d’orgue.

Très honnêtement, je n’avais pas ce sentiment d’aboutissement lors du Motorball. Quand je dessinais ces séquences, les images dans ma tête étaient en mouvement, et j’essayais de les retranscrire sur le papier, en 2D. Or, selon moi, je n’y suis pas parvenu, elles manquaient de détails, de puissance. Je n’étais pas satisfait. C’est pourquoi j’ai apprécié l’adaptation en film, cela correspondait plus à ce que j’avais en tête.

Rosa Salazar dans Alita: Battle Angel de Robert Rodriguez
Rosa Salazar dans Alita: Battle Angel de Robert Rodriguez - 20th Century Fox

Qu’est-ce que vous avez voulu raconter du monde et de l’humain à travers « Gunnm » ?

J’évoquais Cyborg 009 de Shōtarō Ishinomori, qui appartient à une autre génération de mangaka et d’œuvres. Il s’agissait d’humains transformés en cyborgs par une société secrète pour conquérir la planète. Moi, quand je suis né, le Japon était déjà en pleine croissance économique, les montagnes étaient rasées pour faire des zones industrielles. Je n’avais pas d’élément de comparaison, pas de nostalgie du passé. Le Japon était déjà « transformé », dépendant de l’électricité, comme aujourd’hui nous sommes dépendants de l’Internet. Personne n’imagine vivre sans. Nous sommes donc tous déjà des cyborgs d’une certaine manière, quelle est alors la part d’humanité qui nous reste ? Gunnm est né de cette réflexion, et le paradoxe est que j’explore cette humanité à travers le destin de cyborgs.

Gally, héroïne cybernétique de «Gunnm»
Gally, héroïne cybernétique de «Gunnm» - Yukito Kishiro / Kodansha Ltd.

« Gunnm » a aussi chamboulé le paysage manga avec son héroïne pas comme les autres.

Le personnage principal de Rainmaker, le brouillon de Gunnm, était un homme cyborg, et je n’arrivais pas à prendre de la distance avec lui. Quand il était en détresse, je l’étais aussi, et je me suis vite retrouvé dans une impasse. Mon éditeur m’a alors proposé de recommencer en me focalisant sur le personnage secondaire, Gally donc. Et là, j’ai trouvé la bonne longueur d’onde pour dialoguer avec mon personnage. Avant Gunnm, il faut savoir que je ne montrais jamais l’intériorité de mes personnages. Je ne décrivais que leurs actions, comme le fait Katsuhiro Otomo dans Akira. Avec Gally, j’ai commencé à faire des bulles, à exprimer ce qu’elle avait au fond du cœur, et par la même occasion, à exprimer ma propre sensibilité, et un peu aussi ma féminité.

Avec « Gunnm Last Order », on passe du cyberpunk à la hard SF, au space opera et même à la philosophie. Le récit prend des proportions impressionnantes.

Le premier Gunnm, publié de 1990 à 1995, évoquait déjà l’idée d’aller dans l’espace, mais pour des raisons personnelles [a priori un accident], j’ai dû interrompre la série. J’étais blessé, physiquement mais aussi psychologiquement. Mais j’avais beaucoup de regrets de ne pas être allé jsuqu’au bout. Après être sorti de cette période difficile de ma vie, j’ai repris le crayon pour continuer l’histoire, et cette fois, partir pour de bon dans l’espace. J’ai eu la même approche lorsque Last Order a commencé à devenir très long [14 ans et 19 tomes], j’ai continué avec un autre titre, Gunnm : Mars Chronicle.

Plus de trente ans dans le même univers, c’est beaucoup. Vous n’en avez jamais eu marre, est-ce de votre fait, celui de votre éditeur, ou un peu des deux ?

Mon éditeur ne me pousse pas à exploiter la franchise, c’est même plutôt l’inverse, il accepte gentiment mes caprices et préférerait que je lance une nouvelle série (rires). Mais j’ai une vision très claire de mon histoire, et même du dernier chapitre. Quand Mars Chronicle sera terminé, je pense que j’aurais enfin tout raconté.

«Gunnm Mars Chronicle», à la fois préquelle et dernier arc de l'histoire de Gally
«Gunnm Mars Chronicle», à la fois préquelle et dernier arc de l'histoire de Gally - Yukito Kishiro / Kodansha Ltd.

Vous reconnaissez-vous dans d’autres œuvres ou auteurs ?

Si c’était le cas, je n’aurais plus besoin de travailler. Je lirais ! Mais malheureusement, je n’ai pas le temps, je lis très peu de mangas. Ah si, j’ai acheté récemment plein de vieux mangas d’Osamu Tezuka sur Kindle, des titres que je n’avais pas lus. J’ai été très marqué par Bouddha ou L'Histoire des 3 Adolf, et j’ai découvert que Tezuka était capable d’approches et de styles très différents. De même en littérature, je redécouvre Edogawa Ranpo, non pas ses romans policiers mais ses écrits plus adultes, ils sont extraordinaires.