« Les cyberviolences conjugales aggravent l’isolement », selon Marine Périn, autrice du documentaire « Traquées »

INTERVIEW Le documentaire «Traquées» réalisé par Marine Périn, qui a gagné le prix EllesFontYouTube, est diffusé sur la plateforme de vidéos en ligne, alors que l'Assemblée nationale se penche ce mardi sur un nouveau texte LREM consacré aux violences conjugales

Propos recueillis par Aude Lorriaux

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Marine Périn dans son propre documentaire, Traquées, sur le cyber-harcèlement
Marine Périn dans son propre documentaire, Traquées, sur le cyber-harcèlement — Marine Périn
  • Marine Périn, youtubeuse qui anime la chaîne « Marinette – Femmes et féminisme », sort son premier documentaire sur YouTube.
  • La vidéaste est lauréate du prix EllesFontYouTube.
  • Marine Périn a repéré quatre formes de cyberviolences conjugales : le harcèlement par sms, la cybersurveillance, le « revenge porn » et les violences administratives.

​Marine Périn est youtubeuse, elle diffuse depuis trois ans des vidéos sur sa chaîne « Marinette – Femmes et féminisme » – où elle parle de l’avortement, de la musculature des femmes, des poils, de littérature féministe, d’écriture inclusive ou encore de violences conjugales. En septembre dernier, elle a gagné à l’issue d’une sélection par un jury le prix EllesFontYouTube, un programme qui vise à diversifier le profil des youtubeuses et à augmenter leur nombre (il n’y a tout bonnement aucune femme dans le top 10 des youtubeurs français les plus suivis, et seulement 13 dans le top 100 en 2016).

Marine Périn s’est donc vue octroyer une bourse de 15.000 euros qu’elle a choisi d’utiliser pour parler d’un sujet méconnu du grand public : les cyberviolences conjugales. Son film Traquées, diffusé à partir de lundi soir sur la plateforme de vidéos, explore le quotidien de quatre victimes de ces violences, dévalorisées, isolées et prisonnières de leur conjoint. Fait rare, on entend aussi deux auteurs de ce type de violences expliquer comment ils en sont arrivés là. C’est le premier documentaire de Marine Périn.

Raconte-nous ton documentaire…

C’est un documentaire sur les cyberviolences conjugales, qui sont un outil supplémentaire pour maintenir l’emprise. Ce que j’entends par cyber, c’est tout ce qui relève des nouvelles technologies. J’ai repéré quatre grandes formes de violence : le harcèlement par sms, la cybersurveillance, le «  revenge porn » – quand ton conjoint t’oblige à tourner des images intimes et les utilise ensuite contre toi – et les violences administratives.

Des violences administratives ?

C’est par exemple empêcher sa compagne d’avoir accès à son compte CAF (Caisse d’allocations familiales), pour la priver de ressources. Changer ses mots de passe. Changer le compte bancaire de destination dans l’espace personnel Pôle emploi. Autre exemple : un conjoint violent avait déclaré qu’il vivait toujours avec son ex, et elle s’est retrouvée privée de toutes ses aides.

Comment se manifeste la cybersurveillance ?

C’est demander à sa compagne de rendre des comptes tout le temps. « Envoie-moi une photo qui prouve que tu es là ». Installer des logiciels espions. Ceux qui existent pour surveiller les enfants sont détournés pour surveiller les conjointes. C’est dangereux car cela peut permettre de trouver une femme qui s’est mise à l’abri. La cybersurveillance c’est aussi des demandes de mots de passe, pour interdire tout contact, la suppression de messages. Cela aggrave l’isolement, le sentiment d’être traquée. Dans le film, par exemple, on voit un mec qui demandait à sa compagne de la filmer toute sa journée. Elle passait son temps à remettre son téléphone dans la poche, car dès qu’il ne voyait plus bien il la soupçonnait.

Comment as-tu travaillé ?

J’ai découvert cette thématique parce que le Centre Hubertine Auclert avait produit un rapport sur la question, qui montre que c’est massif : neuf victimes de violence conjugale sur 10 ont subi des cyberviolences. J’ai recontacté les associations interrogées dans le rapport, et j’ai fait ensuite un appel sur Twitter pour trouver des témoins. J’ai eu plus de 25 réponses, et au final j’ai sélectionné quatre femmes. J’ai contacté des travailleuses sociales et j’ai aussi abordé l’angle juridique. Aucune victime dans le documentaire n’a obtenu de condamnation. Il n’existe pas encore de jurisprudence là-dessus… Pourtant tout ce dont on vient de parler correspond à des délits, mais ils ne sont pas regroupés à un endroit précis du Code pénal. Il n’y a pas de circonstance aggravante quand on confisque le téléphone de quelqu’un, et quand c’est un conjoint ça peut même être considéré comme moins grave, à cause du principe de communauté des biens.

Est-ce la faute aux nouvelles technologies ?

Non, pas du tout, parce que beaucoup de victimes disent qu’elles ont trouvé de l’aide et de l’info sur les réseaux sociaux. Il existe par exemple un chat en ligne de l’association En avant toutes. Les jeunes femmes vont très peu dans les associations. Une victime m’a dit qu’elle s’en était sortie car elle a reconnu des mécanismes de violence conjugale grâce à des infos qu’elle a trouvées en ligne. L’une d’elle m’a même parlé d’une de mes vidéos… Et c’est pour cela qu’elle a tenu à participer au documentaire, pour ajouter sa pierre à l’édifice de l’information.

Tu es la première documentariste française financée par YouTube, ça fait quel effet ?

Je ne l’avais pas vu comme ça, avant que tu m’en parles. C’est surtout un financement que j’ai eu suite à un prix. J’ai toujours été sur YouTube car on y touche un public plus jeune. Et là j’ai envie que mon documentaire touche les jeunes, parce que les jeunes femmes sont un peu plus touchées par les violences conjugales que les femmes de tous âges (une femme sur sept contre une femme sur dix). Et puis pour toucher un public que les médias traditionnels touchent moins.

C’est ça l’avenir du documentaire, être sur YouTube ?

L’argent est encore à la télévision. Les productions audiovisuelles sur le web ont beaucoup moins d’argent : on a fait tout ça avec 15.000 euros, soit dix fois moins qu’un budget télévisuel, et je me suis fait prêter tout le matos… Mais France Télévisions fait travailler des youtubeurs, Arte met en ligne ses documentaires sur YouTube… Cela ça va se faire petit à petit.

20 secondes de contexte

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