Festival d’Angoulême : Quelles plateformes numériques offrent de nouvelles manières de lire la BD ?

BANDE DESSINEE La bande dessinée fait doucement mais sûrement sa révolution numérique, avec une offre de plateformes mais aussi de nouvelles manières de lire et même un militantisme pro-auteur

Vincent Julé

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Izneo est le leader de la lecture numérique de BD en France, une pratique encore peu répandue mais en croissance
Izneo est le leader de la lecture numérique de BD en France, une pratique encore peu répandue mais en croissance — Izneo

La bande dessinée n’est pas seulement à Angoulême, où le festival de la BD s’ouvre ce jeudi. Elle est littéralement partout, et plus précisément sur tous les écrans : au cinéma avec l’avènement (la saturation ?) des films de super-héros, à la télévision avec toujours plus d’œuvres (jeunesse) adaptées en séries, mais aussi sur ordinateur, tablette, smartphone. Enfin, un peu. S’il existe plusieurs plateformes et applications de lecture numérique de BD (Izneo, Sequencity, Comixology, Webtoo Factory, Graphite, Kobo…), la pratique reste marginale en France, surtout par rapport aux Etats-Unis et à l’Asie.

« Le marché de la BD numérique représente 1,5 % du chiffre d’affaires global de la bande dessinée en France, contre plus de 50 % au Japon et plus de 10 % aux Etats-Unis », détaille Luc Boursier, PDG d’Izneo, le n°1 du secteur en Europe, créé par plusieurs grands éditeurs en 2010 et détenu à 50 % par la Fnac depuis 2016. Le Syndicat national de l’édition évoquait le chiffre de 2% d'achat numérique en 2017. Des chiffres qui ne prennent bien sûr pas en compte la lecture illégale, encore répandue (surtout dans le manga) et principale concurrente des plateformes légales. « Clairement, l’Europe et la France sont en retard, mais on sent une évolution, une accélération », ajoute le PDG.

Une démocratisation en cours, un lectorat plus ciblé

Très attachée à l’objet, au livre, la France a pu se montrer plus hésitante, surtout les éditeurs historiques. Pourtant, les lectorats ne sont pas forcément les mêmes. « Izneo a fait évoluer sa stratégie. Nous étions proches d’une libraire en ligne, et maintenant, nous visons les utilisateurs et utilisatrices les plus susceptibles de lire de la BD numérique, et pas nécessairement de la BD papier, c’est-à-dire les 15-30 ans pour une production identifiée : la SF et le fantastique, le manga et le simultrad, ou encore le webtoon, un nouveau format. Nous sommes au cœur de la guerre de l’attention, en concurrence avec les autres loisirs numériques. »

Pour se faire une place, la plate-forme Sequencity s’est associée à la chaîne de magasins Leclerc. « Nous nous sommes dit que pour démocratiser la BD numérique, il fallait un acteur puissant, précise son cofondateur Denis Lefebvre. Il s’agit d’un partenariat exclusif, mais Sequencity n’appartient pas pour autant à Leclerc. On se partage la marge sur les ventes, et Leclerc nous assure une visibilité dans ses centres culturels avec des bornes de démonstration, dans ses magazines avec des publicités… » Le service intègre aussi les conseils des libraires Leclerc et apporte « de la curation humaine au sein d’une libraire numérique ». Le catalogue est, lui, peu ou prou le même que celui d’Izneo.

La place des auteurs et autrices

Les classiques des classiques Astérix, Blake & Mortimer ou Walking Dead restent les meilleures ventes du numérique, comme du papier. « Izneo travaille avec tous les éditeurs français connus, mais aussi des éditeurs anglais, allemands, hollandais… dans leur langue d’origine. Et on va continuer », explique son président, précisant qu’il leur reverse 50 % de son chiffre d’affaires. Et des dessinateurs et dessinatrices autoéditées ? » Il y en a quelques-uns, des auteurs africains, mais notre premier souci est de développer le marché, répond Luc Boursier. Un auteur ou autrice ne peut pas se rémunérer uniquement avec le numérique, le marché est trop petit. » En fait, les auteurs et autrices françaises de BD ne peuvent pas se rémunérer tout court, avec des chiffres alarmants comme 150 sur 200 dessinateurs et dessinatrices au RSA ou 36% des auteurs et autrices sous le seuil de pauvreté. C’est là que Bayday veut jouer un rôle.

Le YouTube de la bande dessinée

Lancée fin décembre, à un mois d’Angoulême, cette nouvelle plateforme créée par Sébastien Ruchet (la chaîne Nolife) et Thomas Astruc (la série Miraculous) veut combler un vide dans le paysage de la bande dessinée française. « Une plateforme pour les auteurs et autrices, pour leur liberté, leurs droits, leur argent, avec un aspect social… Cela n’existait pas, raconte Sébastien Ruchet. Bayday est né pour répondre à ce besoin. » Là où dans l’édition classique les dessinateurs et dessinatrices touchent environ 10 % de royalties, sur Bayday, ils ou elles touchent 70 % du prix d’achat hors taxes. La plate-forme s’occupe des contrats, avec une quinzaine de cas juridiques et fiscaux différents, et les auteurs et autrices conservent leurs droits, « ce qui leur permet de publier sur un blog, de faire des tirages spéciaux ou de signer avec un éditeur papier ».

Le cofondateur parle de « militantisme pro auteur », et veut que la plate-forme numérique devienne une évidence pour tous les dessinateurs. « Bayday est ouvert à tous et toutes, nous ne sommes pas un éditeur, précise Sébastien Ruchet. C’est comme sur YouTube, n’importe qui peut publier, puis les algorithmes, les options de découvertes, les recommandations personnelles prennent le relais. » Mais le service n’en est qu’à ses prémisses, et la production en ligne est pour l’instant plutôt amateur. « C’est normal, il faut du temps, à l’instar de YouTube encore une fois, rassure l’ancien directeur de Nolife. Les différentes fonctionnalités seront mises en place au fur et à mesure, avec un réseau social pour rapprocher lecteurs et auteurs, ou différents outils de traduction et d’enrichissement : animations, effets, sons… »

De nouvelles manières de lire la BD

Le numérique permet en effet de créer et de lire la bande dessinée autrement. Sébastien Ruchet rappelle l’existence du format Turbomedia, de bandes dessinées sorties sous forme d’applications comme Phallaina, tandis que Luc Boursier énumère les « lectures » possibles sur Izneo : « La page entière, le case par case pour la BD franco-belge et, enfin, le webtoon. Il s’agit d’un format originaire de Corée, spécialement adapté à l’écran de téléphone, avec un scrolling vertical et une publication par épisode. Chaque épisode se lit en trois-quatre minutes, et chaque série compte 50 à 70 épisodes, qui forment éventuellement des saisons, sur le modèle des séries télé. En 2019, sur trois millions de lectures, 14 % étaient des webtoons. Il y a donc un réel engouement, même si on reste sur une pratique peu répondue. The Horizon, une histoire post-apo, a bien marché par exemple, parce qu’un YouTubeur lui a consacré une vidéo et a suscité un intérêt. » Pour Denis Lefebvre de Sequencity, 2020 ne sera pas seulement l'année de la bande dessinée, comme l’a annoncé le ministre de la Culture, mais aussi l’année du webtoon : « Le géant coréen Naver, l’un des leaders du marché, vient d’ouvrir son portrait français, webtoons.com. Ils sont en train d’arriver directement en France, en se passant des plateformes et éditeurs locaux ». Sequencity compte bien sûr s’y mettre.

Quant à multiplier ainsi les nouveaux formats, et donc les lectorats, ce n’est pas non pour tout de suite, pas chez Izneo. « Des start-up travaillent sur les contenus enrichis, de l’animation dans les cases par exemple, etc. Et cela a un coût, commente le PDG de la plate-forme. Or, nous ne sommes pas dans l’expérimentation, mais dans l’économie. Le webtoon, lui, repose déjà sur une économie, avec du contenu, des players… On ne délimite pas notre rôle à l’avance, on évoluera avec les formats, les prototypes. » En plus de la vente à l’acte, Izneo et Sequencity proposent ainsi différents abonnements, sur le modèle des services SVOD. Le Neftlix de la BD ? Ces abonnements ne concernent jamais la totalité du catalogue, la majorité des éditeurs s’y refuse encore. Et d’ailleurs, Netflix s’est lancé lui-même dans la bande dessinée avec le rachat du label de Mark Millar et la publication de titres comme The Magic Order ou Prodigy.