Nuit de la lecture : « Lire à voix haute, c’est passer du noir et blanc à la couleur », pour Alain Damasio

INTERVIEW A l'occasion de la Nuit de la lecture, Alain Damasio donne une lecture-concert de son dernier roman

Propos recueillis par Benjamin Chapon

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L'auteur Alain Damasio
L'auteur Alain Damasio — SEBASTIEN BOZON / AFP

La Nuit de la Lecture, pour sa quatrième édition, propose des centaines d’animations dans toute la France, ce samedi soir. Parmi eux, une lecture en musique par Alain Damasio de son dernier roman, Les furtifs, accompagné en musique par Laurent Pernice, qui a réalisé la bande originale du roman. Puis, le 30 janvier, pour la Nuit des Idées, l’écrivain renouvellera sa performance, avec également une conférence avec ses invités.

Rare en librairie, Alain Damasio apprécie de donner ses lectures publiques et explique à 20 Minutes la portée de ces performances.

Vous allez donner deux lectures-concerts en deux semaines à Paris alors que vous avez la réputation d’être un auteur plutôt rare…

Je sors d’une année où j’ai fait des kilos de rencontres, je suis amorti… Mais il s’agit de deux beaux événements transversaux auxquels je suis ravi de participer, surtout sur ce mode de la lecture en musique. C’est un lien avec le spectacle vivant qui me touche énormément. Et pour la Nuit des idées, j’ai pu réunir sur scène le plateau que je voulais, avec un philosophe et un anthropologue de terrain, des penseurs d’aujourd’hui et de l’action. On va passer une soirée intelligente et belle.

Votre première performance lecture a lieu pour la Nuit de la lecture. Quel lecteur êtes-vous ?

Nul. Enfin, pas nul, mais pas très intéressant. On me demande souvent des conseils de lecture mais moi, je suis plutôt un re-lecteur qu’un vrai lecteur. Je relis sans cesse les mêmes livres, les mêmes auteurs que j’ai lus il y a 20 ans. Alors ce n’est pas très intéressant pour les autres. Je suis complètement sec. En plus, ces dernières années, je n’ai quasiment lu que dalle parce que je n’ai fait qu’écrire. Et je ne peux pas lire et écrire en même temps.

Vous êtes solitaire dans l’écriture ?

Je suis assez schizo. J’ai des périodes de nourriture, avec énormément de vie sociale, des projets collectifs de création, de jeux vidéo par exemple. Dans ces phases, je constitue ma bible narrative. Et puis à d’autres moments, je ferme la boutique, et je deviens très solitaire. Et l’écriture va monter. On est des machines à deux temps, mais sur des temps très lents. On est rarement seulement l’un ou l’autre. Moi, quand j’écris, j’ai besoin de ne faire que ça. Rien ne peut rentrer en plus. C’est peut-être parce que je fais des romans qui demandent d’inventer tout un univers. Je sors tout de mon chapeau, de mes tripes, et tout doit d’articuler.

Vous avez aussi un travail très précis sur la langue dans vos romans. Avec des vocabulaires, des façons de parler différents en fonction des narrateurs… Vos livres sont-ils durs à lire ?

Pas pour moi ! Enfin, je dois me concentrer bien sûr, mais ça va. La lecture à voix haute, c’est quand même formidable. C’est comme passer du noir et blanc à la couleur.

Comment cela ?

Passer de l’écrit à l’oral me permet de donner vie à tout ce qui est là mais implicite dans mon écriture. J’écris avec des effets d’adresse à un lecteur imaginaire que j’ai en tête. Les avoir en face, ça provoque des transferts d’énergie. Moi j’ai eu la chance d’entendre Volodine lire ses textes et j’y ai pris beaucoup de plaisir, et ça m’a permis de comprendre beaucoup de choses de son écriture. Avec l’oral, on comprend le travail sur les phonèmes, les couleurs de sons, le cadencement de la syntaxe. C’est génial de faire entendre ça qui est très évident intérieurement pour moi quand j’écris. A l’écrit, on a la qualité du trait. A l’oral, tout prend une ampleur, une vitalité.

La lecture publique par les auteurs est plus courante aux Etats-Unis qu’en France. Comment expliquer cela ?

J’imagine que nous sommes encore dans une conception patrimoniale de l’écriture. Dans l’esprit de certains, un écrivain, c’est assis à sa table, les shows c’est presque vulgaire.

Ce passage de l’écrit à l’oral rappelle aussi votre goût pour l’action militante.

Il y a quelque chose de politique dans l’idée du spectacle vivant. Ce sont des moments précieux, parce qu’ils n’auront pas lieu deux fois. Des fois, c’est foiré, et des fois il y a un moment de grâce. Ce qui m’a donné envie de sauter le pas, la première fois, c’est l’urgence, la fraîcheur, l’énergie du rapport au public que ça apportait. Tu n’as pas de deuxième chance, il faut être absolument là, dans un moment unique et singulier.

Vous pourriez alors abandonner l’écriture ?

Bien sûr que non. Mais c’est vrai que dans la dimension sociale de mon travail, je réalise que l’action a pris une grande part. Et cela fait écho aux mouvements sociaux que l’on connaît actuellement qui sont, dans leurs modes d’action, très originaux, très inventifs.