Transhumanisme : Pourquoi est-il si difficile de faire son coming-out transhumaniste en France ?

HUMANITE Alors que les idées transhumanistes de Ray Kurzweil font beaucoup d’adeptes dans la Silicon Valley, il semble que le terme « transhumaniste » fasse un peu peur en France

Laure Beaudonnet

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Transhumanisme illustration
Transhumanisme illustration — GERALT / PIXABAY
  • De nombreuses personnalités véhiculent certaines idées transhumanistes sans pour autant accepter l’étiquette transhumaniste.
  • Il semble plus difficile de se revendiquer transhumaniste en France qu’aux Etats-Unis.
  • Les raisons à cela se cachent dans l’histoire et la culture françaises.

Ne plus mourir de vieillesse, augmenter ses capacités intellectuelles grâce à des implants, améliorer les performances de l'intelligence artificielle de telle sorte qu’elles dépassent celles de l’humain… C’est ce que promet Ray Kurzweil (et d’autres), gourou transhumaniste et directeur de l’ingénierie chez Google. Pour ceux qui auraient raté un ou deux épisodes, « le transhumanisme est un mouvement qui, en s’appuyant sur les progrès de la biologie et de l’intelligence artificielle, défend l’idée de transformer ou dépasser l’homme pour créer un post-humain, ou un transhumain, aux capacités supérieures à celles des êtres actuels », définissaient Jean Mariani et Danièle Tritsch dans un article publié par le journal du CNRS, en août 2018.

Alors que le sujet revient sur le devant de la scène avec la nouvelle série documentaire The Age of A.I., présentée par Robert Downey Jr. sur YouTube et le livre L’immortalité biologique de la professeure d’hématologie Hélène Merle-Béral, à paraître la semaine prochaine, quelle place ces théories ont-elles pris en France ?

Le refus de l’étiquette transhumaniste

Tandis qu’aux Etats-Unis, certaines figures du transhumanisme, telles que Ray Kurzweil ou Elon Musk, jouissent d’un véritable culte de la personnalité, on observe une timidité chez certains intellectuels français à accepter d’être associé à ce courant de pensée. L’entrepreneur et futurologue Laurent Alexandre a longtemps repris certaines formules de ce mouvement – « Le premier homme qui vivra mille ans est déjà né », une référence au biogérontologue Aubrey de Grey-, louant les vertus de la technologie, avant de s’en écarter.

« Il prétend être un critique du transhumanisme, mais à notre avis, il est complètement dans une pensée transhumaniste. Mais il préfère éviter de s’accoler l’étiquette, observe Marc Roux, président de l’Association Française Transhumaniste : Technoprog et chercheur affilié à l’Institute for Ethics and Emerging Technologies (IEET). On peut dire la même chose du prospectiviste Joël de Rosnay, dont plusieurs ouvrages vont très loin. Pour éviter l’étiquette transhumaniste, il propose celle d'"hyperhumaniste". Pour nous, c’est bonnet blanc, blanc bonnet ».

Le « philosophe » Luc Ferry n’est pas dans une démarche très différente avec son essai La Révolution transhumaniste. L’Association Française Transhumaniste indique se reconnaître dans 80 % de l’ouvrage. « Quand on regarde l’évolution de la pensée du transhumanisme en France, on peut constater une continuation du nombre de personnes qui expriment des idées proches de notre domaine de pensée », poursuit le président de l’association. Mais il semble difficile d’en parler ouvertement. Alors pourquoi est-il si dur de faire son coming-out transhumaniste ?

Une différence de culture entre la France et les Etats-Unis

La culture française n’est pas la plus ouverte aux innovations technologiques. Le pays n’est plus à la pointe de l’innovation et les valeurs d’entreprise sont moins marquées qu’aux Etats-Unis. « On ne joue plus dans la cour des grands sur le front des technologies, déplore le philosophe spécialiste des sciences Jean-Michel Besnier. Les valeurs portées par les transhumanistes pour qui grâce aux sciences et aux technologies, on va pouvoir émanciper l’homme ou le transfigurer, ne trouve pas d’écho comme aux Etats-Unis ». Et la culture religieuse y est probablement pour quelque chose.

Les Etats-Unis sont marqués par une culture protestante et son éthique décrite par Max Weber. Ce dernier expliquait dans L’Ethique protestante et l’esprit du capitalisme le rôle joué par cette religion dans la formation de l’esprit du capitalisme. Pour plaire à Dieu, il faut travailler et l’un des signes qui permet de savoir si un homme a été gracié est sa richesse. Une partie de l’humanité est touchée par la grâce de Dieu alors que l’autre est damnée, c’est la prédestination.

« Soit vous êtes jugés sur vos œuvres [comme dans le catholicisme], soit vous relevez de la grâce de Dieu [comme dans le protestantisme], ce n’est pas la même chose, pointe Jean-Michel Besnier. Les Américains sont décomplexés par rapport aux entreprises terrestres, alors qu’en France, nous sommes encore ligotés par cette idée que, de ce que nous faisons sur Terre, dépendra notre salut ». C’est une donnée invisible mais déterminante.

Une religion sans prosélytisme

« Spontanément, nous sommes moins brutaux en France, par rapport aux Etats-Unis sur ce que peuvent les technologies », reprend le philosophe. Les comités d’éthiques sont plus prudents face aux innovations. Et, même à l’intérieur des Etats-Unis, la pensée transhumaniste n’est pas uniforme. Celle de la Silicon Valley se révèle beaucoup plus radicale qu’ailleurs. « Ces dernières années, la pensée de Ray Kurzweil a fait plus d’adeptes qu’ailleurs autour de son concept de singularité technologique [selon cette thèse, l’innovation technologique exponentielle permettra de vaincre la mort et donnera naissance à des machines plus intelligentes que les humains]. Un ancien ingénieur de Google, Anthony Levandowski, spécialiste d’IA, est même allé jusqu’à proposer de créer une religion de la singularité », relate Marc Roux. Cette dimension n’existe quasiment pas en Europe.

En France, le terme même de transhumanisme semble déranger. L’Université de la singularité s’est installée dans l’hexagone dans la plus grande discrétion et le mot « Transhumanisme » a été évacué de tous les discours de cette université. Est-il plus honteux d’évoquer le transhumanisme que la singularité ? « On bannit ce terme parce qu’on pense que ça peut prêter à malentendu et cela donne un côté sectaire à des thèmes qui ne se veulent pas sectaires », pointe Jean-Michel Besnier. Et, si ce courant a des points communs avec la religion : on parle de « gourou », de rédemption par les sciences et la technologie et d’une sorte d’immortalité -ou d’amortalité- ; il n’y a pas de prosélytisme*.

« Il n’y a pas de pratique du complot ni de volonté d’infiltrer des milieux de plus en plus nombreux, observe le philosophe qui admet toutefois une « religiosité ». Avec le transhumanisme, on renoue d’une certaine façon avec les grands récits. On est passé des grands récits des religions qui promettaient le salut, à ceux des révolutions qui promettaient l’émancipation. « Ces utopies religieuses et politiques sont tombées au profit de l’utopie des sciences et des technologies. Elles nous promettent aussi le salut à la fin de l’histoire », analyse-t-il. Pour certains, les progrès de l’intelligence artificielle nous sortiraient même de la crise du climat. Restons optimistes.

*L’Association Française Transhumaniste : Technoprog dénombre environ 300 membres depuis ses débuts. A l’international, David Wood, président de l’événement London Futurists, rappelle que les groupes Facebook Scientific Transhumanism et Singularity Network, dédiés au transhumanisme, comptent respectivement 19.680 et 27.443 membres. Par ailleurs, 34.000 personnes reçoivent la Newsletter de Humanity + (anciennement World Transhumanist Association).