VIDEO. Le Youtubeur Game Spectrum met en lumière la masculinité geek dans le jeu vidéo

JEU VIDEO Connu pour ses vidéos de vulgarisation et de réflexion sur le jeu vidéo, le Youtubeur Game Spectrum s'attaque à la masculinité geek dans un documentaire, et c'est passionnant

Vincent Julé

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Kratos content, «God of War» a été élu jeu de l'année  aux Game Awards 2018
Kratos content, «God of War» a été élu jeu de l'année aux Game Awards 2018 — Sony C.E.

« Le documentaire a été suffisamment signalé pour être interdit aux moins de 18 ans visiblement. C’est tellement frustrant bordel. » C'est par ce tweet du Youtubeur jeu vidéo Thomas Versaveau, alias Game Spectrum, que 20 Minutes a pris connaissance de son documentaire au titre a priori tout sauf polémique : Qui sont les joueurs de jeu vidéo ? Le descriptif de la vidéo se fait plus explicite («Une histoire de la masculinité geek à l’aune des études de genre »), et comme le commente un internaute, il va plutôt falloir « rajouter un avertissement "vidéo déconseillée aux mascu fragiles" vu qu’ils ont l’air de trouver ce contenu inadapté ».

Avec cette vidéo près de deux heures et la participation de plusieurs intervenants chercheurs ou développeurs (Mehdi Derfoufi, Mar_Lard, Sébastien Genvo, Marion Coville), Thomas Versaveau s’intéresse à la masculinité en général, et la masculinité geek en particulier, dans le jeu vidéo, et par extension dans la société.

Des héros badass et militaires, ok, mais pas que ça

Du malheureusement célèbre GamerGate aux récents témoignages de harcèlement et de viol en passant par des recherches universitaires, pas de révélation : le jeu vidéo est sexiste. Mais pourquoi Game Spectrum s’y intéresse aujourd’hui, en 2020 ? « Le sujet de la masculinité dans le jeu vidéo m’intéresse depuis longtemps, explique Thomas Versaveau. C’est même un peu tout le projet de Game Spectrum. Le jeu vidéo est en proie à des imaginaires masculinistes et virils. Du moins dans le jeu vidéo dominant. Cela crée des communautés fertiles pour l’extrême droite, avec des mouvements comme le GamerGate. »

GTA, Red Dead Redemption, Call of Duty, Battlefield… Le héros de jeu vidéo est depuis longtemps, et encore aujourd’hui, l’incarnation d’une masculinité militarisée. Même les héroïnes revêtent pour l’instant les attributs masculins, le fameux « badass ». « C’est très bien, il en faut, commente le Youtubeur, mais il ne faut pas que ça, il faut autre chose. » Le dernier God Of War montre également que nous sommes dans une recomposition de la masculinité hégémonique, avec un héros qui reste une montagne de muscles mais est aussi plus sensible, dans son rapport à son fils. Pour garder le pouvoir.

Le geek aurait pu se construire autrement, mais non

Le documentaire met surtout en lumière la notion de masculinité geek, très intéressante car plus pernicieuse : « Le geek ne correspond pas à la masculinité hégémonique, il en a souffert, il s’est reconstruit dans une contre-culture geek et vidéo ludique, un imaginaire différent. » Il aurait donc pu choisir une autre voie, une autre construction, mais non, pas vraiment. « On vit dans une société patriarcale désirable et désirée, éclaire le réalisateur. Souvent, on a envie de l’obtenir quoi qu’il arrive. Le jeu vidéo a été un espace pour se construire autrement pour plein de gens, mais en parallèle, et de façon là encore dominante, s’est construit une masculinité geek de la performance, de la violence, de l’invisibilisation des femmes, non plus par la force mais d’autres moyens. »

La masculinité hégémonique, un imaginaire d’extrême droite

C’est par exemple Mark Zuckerberg qui, blessé par les femmes, s’est vengé avec son intelligence et a créé un outil pour les classer et les humilier. Mais ce sont aussi les publicitiés « Sega, c’est plus fort que toi » qui renvoyaient l’ado prépubère à l’image du mec superbaraqué. Que le geek veuille incarner ces imaginaires qui peuvent le faire souffrir, n’est-ce pas paradoxal ? « C’est de l’ordre du fantasme, répond Thomas Versaveau. Tu as été éduqué pour être un vrai bonhomme, cette force, on te l’a toujours promise, du coup, le jeu vidéo incarne ce fantasme. Et je le redis, cela peut être fun et amusant. Le problème est sa prédominance dans l’industrie. Le problème est aussi que les hommes blessés, frustrés, au lieu de rejoindre la cause féministe, au lieu d’explorer d’autres représentations, vont s’enfoncer dans la masculinité hégémonique. Une masculinité étroitement liée aux imaginaires d’extrême droite. »

Un autre jeu est possible

Game Spectrum le rappelle plusieurs fois dans son documentaire, et le fait également dans ces lignes, il ne s’agit pas de dénoncer le jeu vidéo dans son ensemble, mais les jeux dominants. « Il existe une scène indépendante, une autre queer, qui se réinvente et permet de respirer», ajoute-t-il.

Et de prendre pour exemple Outer Wilds développé par Mobius Digital et édité par Annapurna Interactive : « Il s’agit pourtant d’un jeu à monde ouvert comme il en existe tant d’autres. Mais il n’y est pas question de combattre des ennemis, de conquérir des territoires, il faut essayer de comprendre ce qu’il s’est passé dans les ruines d’une civilisation antique. Explorer et comprendre comment sauver ce monde menacé par l’explosion d’une super nova. Avec cette belle morale à la fin : on ne peut pas le sauver, il faut savoir être humble face à notre univers, notre environnement. On ne peut pas se sauver nous, mais il y aura quand même un après. » Comme pour dire qu’un autre jeu vidéo est possible.