2020, nouvelles années folles : Va-t-on revivre une explosion de la créativité artistique ?

PROSPECTIVE (8/8) Les artistes de 2020 ont la pression si on compare notre époque à celle des années 1920

Benjamin Chapon, avec Laure Beaudonnet

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Une oeuvre audacieuse présentée à la Fiac de Paris en 2019
Une oeuvre audacieuse présentée à la Fiac de Paris en 2019 — CHINE NOUVELLE/SIPA
  • A l’occasion de l’entrée dans la nouvelle décennie, 20 Minutes consacre une série d’articles aux années 2020, nouvelles années folles.
  • Coincées entre deux catastrophes, une guerre puis une crise économique mondiales, les années 1920 ont été très riches sur le plan artistique.
  • Les nouvelles années 2020 qui s’ouvrent pourraient à nouveau être synonymes d’explosion de la créativité.

Cent ans plus tard, les « années folles » repointent le bout de leur nez. Des « roaring twenties » [les années 1920 rugissantes], portées par une euphorie créatrice et une croyance quasi fanatique en la révolution industrielle, nous entrons dans les « worrying twenties » [les années 2020 inquiétantes], comme les a baptisées la grande étude de Ipsos « Trend Obs 2020 ». Toute la semaine, 20 Minutes explore les futurs proches qui nous attendent d’ici 2030.

Au menu de la décennie : désenchantement, détresse existentielle et fantasme de l’apocalypse. Dans cet épisode, 20 Minutes se demande si les années 2020 vont connaître une explosion de la créativité artistique.

En matière de prospective, on peut douter de tout et tout le monde SAUF d’ Arielle Dombasle. Pour ses vœux 2020, la pythie a prophétisé un retour des années folles, avec joie, extravagance et créativité au menu.

Haut les cœurs ! De nouvelles années 20 débutent avec 2020. Même si la chose n’a rien de scientifique et ressemble plus à de l’auto-persuasion, il est tentant de se dire que nous allons connaître la même explosion artistique que celle des années folles. A y regarder de plus près, nos années 2020 à venir ont quelques points communs avec celles du XXe siècle. Ce qui caractérisait la philosophie générale des artistes dans les années 1920, c’est en effet le sentiment de finitude, nous enseignent les historiens qui travaillent sur la période. La leçon de la guerre 1914-1918, et de la grippe de 1918, dite grippe espagnole, est qu’un drame peut nous balayer, à tout moment. Et que nos civilisations sont fragiles dans ce contexte.

Répondre à l’inquiétude

« Il y a actuellement une inquiétude diffuse mais très forte, très présente chez les artistes, bien sûr, analyse Martin Bethenot, directeur de la Bourse du Commerce, futur lieu d’exposition de la Collection Pinault à Paris. Ce sentiment inspire sans aucun doute un changement de nature des œuvres. »

Là où les artistes des années 1920 ont répondu à l’angoisse de mort par un formidable instinct de vie, avec des musiques nouvelles, des drogues, des sexualités débridées, comment répondront les artistes dans les années à venir à l’angoisse du dérèglement climatique et des crises sociales migratoires et économiques ? « Il y a un retour au concret, à la matière, note Pierre-Jean Galdin, directeur de l’école de Beaux-Arts de Nantes. Les étudiants sont beaucoup moins préoccupés par leurs carrières. Ils travaillent en collectif, se politisent… Il y a deux sujets qui les animent : l’environnement et les migrants. »

Prospective de vie

Tout ça, c’est bien joli, mais on est loin de l’euphorie créatrice des années 1920. Thibaut Nguyen, directeur Tendances et Prospective chez Ipsos, a intitulé son étude prospective « Années folles » : « L'an dernier, il y avait des signes de croissance et le mood était plutôt positif. Plusieurs signaux indiquaient que la technologie allait tout arranger. Ça ressemblait aux années folles, cette espèce d’enthousiasme post-Première Guerre mondiale avec de nombreux mouvements artistiques, un boom industriel mais aussi la montée des extrémismes. Ça ressemblait à une parenthèse enchantée parce que par ailleurs il y a d’autres signes qui sont plutôt alarmants… »

L’étude de cette année est plus pessimiste. Du côté de la création artistique, il y a aussi du changement. « On observe des réactions de vie ou de survie, une sorte d’urgence du beau et de créativité à pratiquer soi-même, se mettre à la peinture, bricoler de la musique, faire quelque chose de créatif », analyse Thibaut Nguyen. Et du côté des jeunes artistes ? « Les œuvres sont plus personnelles, plus radicales aussi, observe Martin Bethenod. La création s’est débarrassée des questions purement formelles, on en a fini avec un certain entre-soi qui interrogeait les pratiques artistiques. Les œuvres actuelles sont souvent très personnelles, très politiques et engagées aussi. »

Création et créativité

Urgence du beau… Pulsion de vie… Radicalité… Tout ça commence bien à ressembler aux années folles. Dans l’esprit en tout cas. « Les années 1920 ont aussi été celles de l’invention du cinéma comme industrie du divertissement, rappelle Martin Bethenod. Il faudrait à la décennie à venir une invention du même ordre… »

Bien sûr, depuis quelques années déjà, quand on parle de nouvelle forme technologique d’art, on pense aux dispositifs immersifs, 3D ou réalité virtuelle « Il y a actuellement beaucoup d’artistes qui sont dans des expériences immersives où on essaye de faire ressentir des choses différentes, de pousser plus loin l’émotion, l’émotion esthétique », note Thibaut Nguyen.

Si le cinéma, justement, peine à vraiment se révolutionner en la matière, le spectacle vivant explore de plus en plus les dispositifs immersifs. Au Palais de Chaillot, à Paris, le programme Réalités Réinventées accueille ainsi des créations chorégraphiques immersives. La dernière en date, VR_I, du suisse Gilles Jobin, était bluffante.

Esthétique queer

Le théâtre aussi s’essaye à l’immersif. La compagnie Big Drama a imaginé le spectacle Close pour que le public puisse naviguer parmi les comédiens en toute liberté. Le spectacle est total et le spectateur est libre de ses mouvements. Close se déroule dans un cabaret à l’époque… des années folles. Ou plutôt à leur veille, juste à la fin de la guerre. « Ce qui est intéressant dans cette époque et que l’on voulait explorer, c’est la réponse au chaos, expliquent Alexis Pivot et Ariane Raynaud, co-fondateurs de la compagnie. Dans notre cabaret libertaire, ce sont les femmes qui ont le pouvoir, les hommes sont partis à la guerre. Il y a dans les années 1920 une exploration des sexualités, du queer… Les gens qui ont pu se libérer des lourdes conventions sociales pendant la guerre craignent que cela ne cesse à l’armistice. Ces questions-là, de liberté, reviennent beaucoup dans les créations. »

Martin Bethenod note que « les questions de genre traversent à nouveau les créations, pour une plus grande liberté », mais pas forcément dans un souci d’oublier le monde extérieur.

Fantaisie prospective

D’ailleurs, nos interlocuteurs ont du mal à trancher sur la question : l’art des années folles, celles passées et (peut-être) à venir, est-il une réponse à un réel angoissant ou à une fuite du réel ?

« Avec les prévisions du Giec qui sont beaucoup plus catastrophistes qu’avant, et des experts qui disent que la catastrophe n’est pas évitable, la réponse est de commencer à penser à comment on la traverse et qu’est-ce qu’on construit après », analyse Thibaut Nguyen. Réalisme donc ? « Et en même temps, une forme émerge, le réalisme fantastique. Tout un imaginaire supra-rationnel qui va mêler la science-fiction à la réalité. Je vois ça en littérature, la science-fiction revient dans les rayons généralistes. »

Martin Bethenod observe également que la créativité des artistes va apporter des réponses aux angoisses en y mêlant des éléments de contes, de fantaisies. Même les périodes historiques très douloureuses sont traitées sous le prisme du fantastique. Pierre-Jean Galdin observe « une solidarité des jeunes artistes qui choisissent de se confronter frontalement aux réalités les plus dures du monde contemporain sans oublier la part de merveilleux que l’art doit aussi y apporter. »

On fera le bilan dans dix ans pour juger si nos années 2020 auront été à la hauteur des années folles sur le plan artistique. Pour cela,, prévient Martin Bethenod, il faudra « ne pas laisser les artistes dans leur coin »