Affaire Matzneff : « Séparer l’œuvre de l’auteur relève d’une position esthète qui n’est pas majoritaire dans la société », souligne Gisèle Sapiro

INTERVIEW La sociologue Gisèle Sapiro revient sur le débat sur la responsabilité de l’écrivain, à la suite de l’affaire Matzneff

Propos recueillis par Aude Lorriaux

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Un exemplaire des Fleurs du Mal dédicacé par Charles Baudelaire (illustration).
Un exemplaire des Fleurs du Mal dédicacé par Charles Baudelaire (illustration). — GINIES/SIPA
  • Le livre Le Consentement de Vanessa Springora, qui narre l’emprise d’un écrivain sur l’autrice lorsqu’elle avait 14 ans, a relancé le débat sur la responsabilité de l’écrivain, qu’il s’agisse de fiction ou de non-fiction.
  • Pour la sociologue Gisèle Sapiro, l’époque n’est pas plus exigeante aujourd’hui, en termes de moralité, qu’autrefois. Mais la conception de la morale a changé.
  • Aujourd’hui, la vision de l’enfance ou encore les réflexions autour du racisme, dans un cadre post-colonial, influencent le débat.

Alors que l’affaire Matzneff a relancé le débat sur la responsabilité de l’écrivain, et les limites à l’œuvre de fiction et de non-fiction, 20 Minutes s’est tourné vers Gisèle Sapiro, sociologue, directrice d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) et directrice de recherche au CNRS. Elle est l’autrice notamment de La Responsabilité de l’écrivain. Littérature, droit et morale en France (XIXe-XXIe siècles) ( Seuil, 2011), ouvrage dans lequel elle revient sur les grands procès qui ont jalonné la vie littéraire et les mutations de la figure de l’écrivain que ces procès traduisent.

Gisèle Sapiro. Photo Jérôme Panconi, Le Seuil.

L’époque actuelle est-elle plus exigeante, en termes de responsabilité morale et de respect de la loi, avec les écrivains et écrivaines ?

Non, ce sont les conceptions de la morale qui changent. Au XIXe siècle, les œuvres jugées pornographiques, obscènes, étaient poursuivies pour offense aux bonnes mœurs, délit défini par les lois sur la presse. Jusqu’à la grande loi républicaine de 1881, il y avait aussi un crime d’offense à la morale publique qui visait l’athéisme et les atteintes à l’ordre social, à savoir les attaques contre les classes dominantes. La Troisième République a libéralisé l’écrit. En 1949, la législation sur la protection de l’enfance a redéfini ce cadre juridique. Mais les applications de la loi varient aussi selon les valeurs morales de l’époque. Par exemple, les conceptions de l’enfance évoluent et ont un impact sur la notion de responsabilité de l’écrivain comme on le constate actuellement. De même, les représentations des peuples colonisés qui ne posaient pas problème sous le colonialisme sont devenues intolérables, en raison de leurs présupposés racistes.

Quels ont été dans l’histoire les arguments de ceux qui disaient qu’on devait pouvoir tout écrire ? Ces arguments ont-ils évolué ?

Il faut distinguer deux principaux courants. Le premier revendique la liberté de l’art : il va des théoriciens de l’art pour l’art au XIXe siècle, notamment Théophile Gautier, à l’Observatoire de la Ligue des droits de l’homme aujourd’hui, en passant par la Ligue pour la liberté de l’art au début du XXe siècle. Ce courant distingue l’art de la pornographie, donc ne défend pas l’idée qu’on peut tout écrire mais qu’il faut accorder un statut spécial à l’art, et privilégier les critères esthétiques sur les critères moraux. L’autre, qu’a représenté par exemple l’éditeur Jean-Jacques Pauvert, réclame la liberté d’expression entière indépendamment de la qualité des œuvres. Les justifications philosophiques de ces positions n’ont pas beaucoup changé.

Et le clan d’en face ?

Le point commun de ceux qui jugent les œuvres sur le plan moral est l’idée qu’elles influencent le public, donc qu’elles sont dangereuses. C’était l’argument employé par les censeurs tout au long du XIXe siècle : les livres font les révolutions, détruisent l’ordre social, pervertissent les femmes et les jeunes, en les détournant de leurs devoirs familiaux (adultère) et nationaux. Sous le régime de Vichy, on a reproché aux écrivains modernes comme Gide d’être responsables de la défaite face à l’armée allemande en raison de leur subjectivisme, de leur pessimisme et de leur immoralisme. Je mettrais toutefois sur un plan différent les reproches faits aujourd’hui car ils concernent des représentations qui légitiment la stigmatisation des minorités, les propos haineux ou les abus commis contre des personnes plus faibles (femmes, enfants), et qui ont de ce fait un effet performatif, alors que les précédents visaient à protéger l’ordre social en empêchant toute critique, et à prévenir ainsi toute déviance à cet ordre.

Flaubert et Baudelaire ont été poursuivis, puis sont devenus des classiques. Est-ce que cette histoire explique aussi les réticences de certains et certaines à condamner les œuvres ?

Oui, bien sûr, cette crainte a déjà été exprimée dans les débats parlementaires lors de la discussion de la loi de 1881 sur la presse. Le procès de Flaubert fait désormais partie de l’œuvre. Les avocats de la défense ont d’ailleurs toujours brandi le jugement de la postérité pour décourager les censeurs.

Que ce soit dans l’affaire Matzneff ou dans l’affaire Polanski, [le cinéaste est accusé par de multiples femmes de viols], beaucoup ont brandi l’argument de la séparation de l’homme et de l’artiste. Est-ce un nouvel argument ? De quand date-t-il ?

C’est un argument qu’on trouve dans les procès mêmes, car cela permet de graduer les sanctions : si l’accusé est reconnu coupable d’avoir délibérément commis le crime, cela aggrave son cas. Dans le cas de Flaubert et de Baudelaire, on a distingué l’effet supposé nocif de l’œuvre, qui a été censurée dans le cas des Fleurs du mal, de l’intention de l’auteur. Flaubert n’a reçu qu’un blâme pour ce qui fut jugé comme une erreur, Baudelaire a été considéré comme quasi irresponsable, et donc le procureur impérial n’a pas requis son emprisonnement. Mais, la croyance en un lien intime entre l’œuvre et son auteur est bien ancrée depuis le romantisme, et leur séparation relève d’une position esthète qui n’est pas majoritaire dans la société.

Comment analysez-vous ce qu’on appelle la « cancel culture » aux Etats-Unis, le boycott massif d’œuvres d’art voire d’artistes jugés problématiques ?

Je suis très favorable à #MeToo et à tous les débats sur les représentations racistes, et je pense que le boycott est un droit de l’individu, un choix personnel, mais je trouve qu’on ne fait pas assez de distinctions entre les types de faits reprochés ni entre les sanctions morales et sociales appropriées. Et il y a une différence entre des œuvres qui véhiculent des propos haineux ou justifient des actes violents contre des femmes, des enfants, ou des minorités, et celles qui les représentent sans en faire l’apologie. C’est toute la différence entre les écrits de Mazneff et Lolita de Nabokov.

Quelle différence entre la France et les Etats-Unis de ce point de vue ?

En France, la position esthète est plus généralement admise, et elle a le soutien de l’Etat dans une grande mesure, après 150 ans de luttes pour la liberté de l’art. Alors qu’aux Etats-Unis, la liberté d’expression figure au premier article de la Constitution, mais les ligues de moralité ont été très puissantes socialement, et le jugement moral sur les œuvres est plus admis y compris parmi les intellectuels.