L’écrivain Gabriel Matzneff rattrapé par des accusations de pédophilie par l’éditrice Vanessa Springora

CONSENTEMENT Gabriel Matzneff n’a jamais caché son « goût » pour les mineurs, mais c’est la première fois qu’une victime prend la parole

M. Lo. avec AFP

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L’écrivain Gabriel Matzneff rattrapé par des accusations de pédophilie par l’éditrice Vanessa Springora — 20 Minutes

Le goût de Gabriel Matzneff pour « les moins de seize ans » est au cœur de son œuvre mais jamais l’une des adolescentes séduites par le sulfureux écrivain n’avait pris la parole. L’éditrice Vanessa Springora décrit une relation sous emprise  dans un livre qui secoue déjà le monde littéraire.

La nouvelle directrice des éditions Julliard raconte sur 200 pages comment elle a été séduite à 14 ans par le presque quinquagénaire (elle le nomme G.) au milieu des années 1980. Publié le 2 janvier, Le consentement (Editions Grasset) sort dans un contexte de dénonciation des violences sexuelles.

Une emprise qui se poursuit dans les livres

Sans acrimonie, ni victimisation, Vanessa Springora évoque l’ambivalence d’une époque, où la libération sexuelle flirte avec la défense de la pédophilie, la fascination exercée par l’écrivain, puis le poids de cette histoire sur sa vie. Elle décrit une emprise qui se poursuit sur le terrain littéraire : l’écrivain écrit beaucoup et couche sur le papier ses conquêtes et aventures sexuelles, y compris avec des garçonnets lors de voyages en Asie.

« Comme si son passage dans mon existence ne m’avait pas suffisamment dévastée, il faut maintenant qu’il documente, qu’il falsifie, qu’il enregistre et qu’il grave pour toujours ses méfaits », écrit Vanessa Springora, qui signe là son premier livre.

Coup de projecteur sur la notion de consentement

La sortie de l’ouvrage relance le débat entre défenseurs de l’écrivain, dénonçant une forme de puritanisme voire un procès fait à une époque révolue, et ceux défendant les victimes de violences sexuelles. Et remet un coup de projecteur sur la notion de consentement sexuel​. « Comment admettre qu’on a été abusé, quand on ne peut nier avoir été consentant ? Quand on a ressenti du désir pour cet adulte qui s’est empressé d’en profiter ? Pendant des années, je me débattrai moi aussi avec cette notion de victime », écrit-elle.

« C’est vrai. Les ados sont en demande de tester leur pouvoir de séduction, qu’on leur dise qu’ils sont sexy ou beaux. Et c’est votre putain de rôle d’adulte de leur mettre des limites immédiates », a réagi sur Twitter la féministe Valérie Rey-Robert, auteur d’un livre sur « la culture du viol à la française ».

Il parlait de ses attirances sexuelles à la télévision

Aux antipodes, Josyane Savigneau, membre du jury Femina et ancienne patronne du Monde des Livres, a évoqué une « chasse aux sorcières » en mettant en ligne l’article du Monde sur Matzneff publié cette semaine, pour lequel elle a refusé de répondre.

Lauréat du Renaudot essai 2013, l’écrivain de 83 ans a longtemps été une figure prisée du milieu littéraire, invité à la télévision pour s’épancher, sans trop choquer, sur ses attirances sexuelles, comme l’illustre une séquence d’Apostrophes avec Bernard Pivot, très partagée sur les réseaux sociaux. Il y est interrogé sur ses attirances. Seule la romancière canadienne Denise Bombardier intervient, le comparant à ces « vieux messieurs » qui attirent les enfants avec des bonbons.

Bernard Pivot a réagi ce vendredi sur Twitter, sans nommer Matzneff ou Apostrophe. « Dans les années 70 et 80, la littérature passait avant la morale ; aujourd’hui, la morale passe avant la littérature. Moralement, c’est un progrès », écrit le journaliste, estimant que nous sommes « plus ou moins les produits intellectuels et moraux (…) d’une époque ».

Jamais condamné par la justice

Gabriel Matzneff, encore chroniqueur aujourd’hui au site du Point sur la spiritualité et les religions, n’a jamais été condamné par la justice, rappelle Le Monde. « Comme tout le monde nous avons en horreur la pédophilie, il n’y a pas de débat là-dessus. Mais y a-t-il une raison de ne pas publier d’article de quelqu’un parce que son comportement est jugé immoral ? », a réagi Etienne Gernelle, le patron du Point, interrogé par l’AFP. « Je ne protège personne mais je ne participe pas non plus aux chasses à l’homme », a-t-il insisté, précisant qu’aucune chronique de l’écrivain n’a fait « l’apologie de l’amour avec les enfants ». « Sinon, elle ne serait pas passée ».

Dans sa loi contre les violences sexuelles d’août 2018, le gouvernement a renoncé à instaurer un âge minimal de consentement à un acte sexuel, promis à 15 ans, décevant très fortement les associations. Dans deux affaires ces dernières années, des fillettes de 11 ans avaient été considérées comme consentantes par la justice, provoquant un vif émoi.

« J’espère apporter une petite pierre à l’édifice »

« J’espère apporter une petite pierre à l’édifice qu’on est en train de construire autour des questions de domination et de consentement », explique à L'Obs Vanessa Springora, qui précise avoir commencé à écrire son livre « bien avant l’affaire Weinstein » fin 2017.

Sollicité via son éditeur, Gabriel Matzneff n’a pas souhaité répondre à l’AFP. Dans un message à L'Obs, il fait part jeudi de sa « tristesse » au sujet d’un « ouvrage hostile, méchant, dénigrant, destiné à (lui) nuire ».