« Les dessous lesbiens de la chanson » : Un livre décrypte les sous-entendus du répertoire français

SOUS ENTENDUS Léa Lootgieter et Pauline Paris dévoilent les sous-entendus saphiques dans la chanson française dans un livre paru le 12 décembre et dans lequel « 20 Minutes » a puisé quatre exemples

Clio Weickert

— 

En 1987, Vanessa Paradis sur le plateau de l'émission britannique «The Roxy» où elle interprète «Joe le taxi».
En 1987, Vanessa Paradis sur le plateau de l'émission britannique «The Roxy» où elle interprète «Joe le taxi». — ITV / Rex Features/REX/SIPA
  • Léa Lootgieter et Pauline Paris ont coécrit le livre « Les dessous lesbiens de la chanson », paru aux éditions iXe en décembre 2019.
  • Au fil des pages, les autrices abordent les sous-entendus saphiques contenus dans les textes du répertoire musical francophone et racontent la petite histoire de ces chansons.
  • « 20 Minutes » a sélectionné quatre exemples, dont « Joe le taxi », de chansons évoquant, d’une manière ou d’une autre les lesbiennes ou l’homosexualité féminine.

« Rendre à Sappho ce qui est à Sappho ». Dans le livre Les dessous lesbiens de la chanson (sorti le 12 décembre  aux Editions iXe et illustré par Julie Feydel), Léa Lootgieter, journaliste et militante LGBT et Pauline Paris, autrice, compositrice et interprète, se sont penchées sur 40 titres du répertoire musical francophone. Leur point commun ? Ces chansons, toutes interprétées (et parfois écrites) par des femmes, regorgent de sous-entendus lesbiens, et abordent le sujet de l’homosexualité féminine, mais aussi de la liberté, la clandestinité ou la passion.

« On voulait raconter l’histoire d’une chanson de sa création à sa réception, et pourquoi elle avait fait écho à la communauté lesbienne. L’idée était également de voir comment elles avaient été reçues. On s’est demandé si la dimension lesbienne avait été visible, ou comme cela fut le plus souvent le cas, comment elle a été invisibilisée, à l’instar d’Elvire de Brigitte Fontaine », explique Léa Lootgieter. 20 Minutes vous propose de découvrir les dessous de quatre de ces chansons.

Les « pingouines » de Greco

Quatre ans après avoir conté les amours tendres d’un petit poisson et d’un petit oiseau – c’était en 1966 –, Juliette Greco s’intéresse à d’autres volatiles : Les pingouins, et les « pingouines », le temps d’une chanson écrite par Frédéric Botton. « Les p’tits pingouins s’mettent du fond de teint ou bien quelques huiles, les petites pingouines ne se mettent rien, non rien ! », chantonne la muse de Saint-Germain-des-Près dans cette petite comptine, qui fait en réalité allusion à la communauté homosexuelle. Malgré un regard très stéréotypé et péjoratif porté sur les lesbiennes, qualifiées de « vilaines pingouines », face aux « jolis pingouins », la chanson présente un véritable plaidoyer contre l’homophobie. Un coup de tonnerre en ce début des années 1970 ? Non, car si Greco elle-même a préféré rester évasive sur ces « drôles de bêtes », les auditeurs en sont restés à l’écoute d’une chanson sur les animaux.

« C’est étonnant de voir que dans la chanson, les gens peuvent être très premier degré, alors que dans d’autres médiums comme le cinéma, ça va être un peu plus évident, on va voir qu’il y a une histoire d’amour lesbienne. Dans la chanson, les gens écoutent parfois la musique sans se pencher sur les paroles, et plusieurs choses peuvent brouiller les pistes », analyse Léa Lootgieter.

Les messages cachés du « Club Dorothée »

S’il n’y a rien à chercher derrière les « chaussettes rouges et jaunes à petits pois », d’autres chansons écrites par Jean-Luc Azoulay et entonnées par des figures de proue du Club Dorothée renferment de véritables appels à la tolérance. C’est le cas de Pas un garçon (1986), où Emmanuelle Mottaz scande « On ne commande pas les sentiments/Avec l’état civil maman », mais aussi dans Poupée de bois (1989), où elle entonne « Depuis l’origine ma douce blondine/Ta grâce masculine attise mes canines ». Ou encore dans Naturellement (1990), où il est difficile de savoir si l’objet de désir de Dorothée est un homme ou une femme. Les « naturellement » qui ponctuent les phrases de la chanteuse sonnent, selon les autrices du livre, comme « un pied de nez à ceux qui voient encore l’homosexualité comme une orientation sexuelle anormale ».

Le Club Dorothée était-il particulièrement progressiste ? « Les sitcoms d’AB Productions [Premiers baisers, Salut les musclés…] étaient très hétéronormées [où l’hétérosexualité et les stéréotypes attachés à l’hétérosexualité étaient représentés comme la norme], ce n’était pas non plus un terrain de liberté absolu, nuance Léa Lootgieter. Mais, en effet, il y avait des petites touches, une volonté de faire passer des messages, pas forcément pour le grand public, mais pour des gens concernés, qui connaissaient. »

Catherine Lara, ou le coming-out en chanson

En 1983, soit douze ans après le début de sa carrière, Catherine Lara révèle au grand public qu’elle n’est pas hétérosexuelle via Autonome, une chanson écrite par Luc Plamondon. « Longtemps j’ai connu des amours parallèles/Longtemps j’ai fermé ma porte à l’irréel/Longtemps j’ai eu peur des ils et des elles/J’avais besoin d’quelqu’un pour me prendre sous son aile, chante-t-elle. Libre d’aimer une femme ou un homme/Autonome/Autonome/Libre de vivre seule de n’être à personne. » En d’autres termes, un coming-out en chanson. Mais qui n’avait rien d’étonnant pour ses auditeurs et auditrices fidèles, car il suffisait d’écouter…

« Dès ses premiers albums, elle parle "d’amours particulières". Sa chanson Sensuelle est aussi assez explicite, note Léa Lootgieter. Il y avait des chansons cryptées qui étaient dans tous les cas un clin d’œil certain à la communauté lesbienne, pour qui elle était déjà une icône avant même d’avoir fait son coming-out. Elle avait déjà dissimulé plusieurs indices dans ses chansons. »

La véritable Joe le taxi

« Joe le taxi y va pas partout/Y marche pas au soda/Son saxo jaune connaît toutes les rues par cœur. » Qui connaît la véritable histoire de ce tube planétaire qui a lancé la carrière de la jeune Vanessa Paradis ? Derrière cette histoire de taxi, se cache une conductrice : Maria-José Leaos Dos Santos, « une noctambule d’origine portugaise qui a fait de Pigalle son quartier d’adoption. Borsalino sur la tête, elle organise des soirées lesbiennes courues avec sa compagne, Johanne Dumoutier », écrivent les autrices des Dessous lesbiens de la chanson. Dans les années 1980, elle est chauffeuse de taxi pour le club Le Privé, et croise Etienne Roda-Gil, qui s’inspirera notamment d’elle pour cette chanson. Une histoire méconnue du grand public, d’autant que les paroles (l’utilisation du « y » au lieu d’un pronom), et le clip, brouillent les pistes.

« Ça été l’une de nos inspirations pour écrire le livre, explique Pauline Paris. En 2015, on avait découvert l’article de Nicolas Schaller pour le Nouvel Obs où il dévoilait qui était la "vraie" Joe le taxi. On s’est dit que si ce genre d’histoires existaient dans cette chanson, c’est que cela devait exister dans d’autres. On s’est aperçu qu’après l’article du Nouvel Obs, Joe avait été interviewée pour un reportage de France 2. Elle avait parlé de lesbianisme, mais ça a été coupé au montage. »

Une playlist variée

Les dessous lesbiens de la chanson retrace un siècle de chansons francophones, interprétées par, entre autres, Anne Sylvestre, Barbara, Juliette, Jeanne Moreau, Aloïse Sauvage ou Sœur Sourire. Les morceaux sont classés par thématiques, et non de manière chronologique. « On voulait insister sur le fait qu’il n’y avait pas forcément une histoire linéaire. Que ce soit aujourd’hui ou dans les années 1930, les mêmes mécanismes reviennent à l’œuvre, pour "dire sans dire" », précise la co-autrice Léa Lootgieter. Une playlist que les autrices vous invitent à découvrir lors de la soirée de lancement le 2 janvier au Rosa Bonheur, dans le XIXe arrondissement de Paris, à partir de 19 heures. La dédicace sera suivie d'un DJ set de Leslie Barbara Butch.