« Blueberry » : Christophe Blain commente le retour du loser magnifique du far-west

ÉTUDE DE CASES Christophe Blain et Joann Sfar reprennent, le temps d’un diptyque lancé avec « Amertume Apache », la mythique série western créée en 1963

Olivier Mimran

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Couverture de « Amertume Apache » et portrait de Christophe Blain
Couverture de « Amertume Apache » et portrait de Christophe Blain — © J. Sfar, C. Blain & éd. Dargaud 2019 / photo © Rita Scaglia 2019
  • « Amertume Apache » est le premier volume de la nouvelle collection « Une aventure du Lieutenant Blueberry par… ».
  • L’album est coécrit par deux stars de la BD francophone, Joann Sfar et Christophe Blain, et dessiné par ce dernier.
  • Créé par Jean-Michel Charlier, disparu en 1989, le Lieutenant Blueberry était « orphelin » depuis le décès, en 2012, de son dessinateur Jean Giraud.

Après Spirou, Chlorophylle et Mickey, c’est au Lieutenant Blueberry d’avoir droit à une série annexe. Le principe ? Confier la destinée du personnage à des auteurs fans du cow-boy créé par Jean-Michel Charlier et Jean Giraud, en 1963, dans les pages du défunt hebdomadaire Pilote. Et avec Amertume Apache, ce ne sont rien moins que Joann Sfar (Le chat du Rabbin, Petit Vampire, etc) et Christophe Blain (Isaac le pirate, Gus, Quai d’Orsay), deux stars de la BD francophone, qui inaugurent « Une aventure du Lieutenant Blueberry par… ».

Très – mais pas « trop » – respectueux de la série originelle, ce premier volume d’un diptyque annoncé s’ouvre sur l’échec de Blueberry à arrêter un trio de jeunes gens coupable du meurtre de deux indiennes. De retour au Fort Navajo (qui a donné son nom au cultissime premier tome de la série régulière) et craignant que cette exaction n’embrase la région, le lieutenant prend la tête d’une petite troupe chargée de retrouver les coupables. Mais rien ne va se dérouler comme il le souhaiterait…

L’explication par l’image

Coauteur et dessinateur d’Amertume Apache, Christophe Blain a accepté de se prêter, pour les lecteurs de 20 Minutes, à une « étude de cases », c’est-à-dire de commenter quelques séquences représentatives de l’album sélectionnées par 20 Minutes. Retrouvez ses analyses (ou révélations) à la suite de chacun des quatre extraits ci-dessous…

SÉQUENCE N°1

Christophe Blain : « Ça montre Blueberry dans une position étrange parce qu’il doit affronter une situation qu’il juge un peu ridicule alors qu’en réalité, elle est absolument dramatique : il est dépassé par un évènement inattendu, à savoir qu’il doit tenir en joue trois personnes tout en essayant de maîtriser son cheval pris de panique… parce qu’on le montre rarement dans les westerns, mais les chevaux sont effrayés par les coups de feu ! Et si les lecteurs savent que Blueberry est un homme d’action efficace, un soldat professionnel, Joann et moi tenions à le montrer commettant des erreurs ou accusant des faiblesses. »

SÉQUENCE N°2

« On voit comment un jeune apache apprend à devenir un guerrier, comment ses aînés lui transmettent leur expérience. C’est quelque chose d’universel et intemporel, alors pour moi, même si elle porte une violence énorme, c’est une scène fondamentale et très touchante. On assiste à la pression qu’exerce un personnage sur un autre, l’apprentissage d’un jeune à la violence, et l’idée de "pister"… J’ai toujours été fasciné par les histoires de fuyards et de poursuivants ! Enfin, on découvre aussi que même s’il s’agit d’un western, certains protagonistes mènent une vraie enquête policière. »

SÉQUENCE N°3

« C’est une séquence très dure, qui présente le personnage le plus malveillant, le plus pervers de l’album : il s’agit d’un prêcheur qui règne sur une petite communauté, c’est un homme très violent, soumis à des pulsions… plutôt malsaines. Je pense que c’est l’un des personnages sur lesquels Joann a ressenti le plus d’exaltation dans son écriture. Esthétiquement, je me suis inspiré du film La vengeance aux deux visages – qui est le seul western mis en scène par Marlon Brando – dans lequel un méchant fouette un gentil également ligoté à un poteau d’attache dans une scène aux couleurs assez étranges, et qui traduisent bien une tension maximum. C’est cette tension que j’ai essayé de reproduire. »

SÉQUENCE N°4

« On assiste ici à une situation qui devrait être libératrice, mais qui ne le sera pas… Ah non, j’en dévoile trop, là (rires). Bon… Disons que Blueberry est "empêché" d’agir par des contraintes inattendues durant tout l’album et là, il reprend enfin son statut d’homme d’action dans un déchaînement de violence, mais une violence guidée par le désespoir. C’est un moment-clé du récit parce qu’il propose de l’action brute, immédiate… il y a là quelque chose de très âpre. »

Souvenirs d’enfance, casting de rêve

S’il conserve son look « Bebel » (Jean Giraud reconnaissait jadis avoir pris Jean-Paul Belmondo pour modèle), le Blueberry de Sfar et Blain mise donc sur la continuité tout en s’accordant quelques libertés – contenues – avec l’œuvre de Charlier. C’est que les compères n’avaient aucune envie de jouer la rupture avec le héros de leur enfance : « On s’est facilement approprié ce personnage, Joann et moi, parce qu’on le respecte et qu’on ressent pour lui une grande proximité sentimentale, confirme Christophe Blain. Il nous a tous les deux fascinés lorsqu’on était gamins et aujourd’hui, on l’adore inconditionnellement ! »

« Pour ceux qui le connaissent déjà, renchérit-il, notre Blueberry est très raccord avec celui de Charlier et Giraud : c’est un type éminemment chaleureux, très humain, qui était pour les jeunes lecteurs de l’époque de sa création une sorte d’oncle plus rock’n’roll que leurs propres pères. Le tonton un peu aventurier qui passe de temps en temps dans la famille, qui t’emmène faire des conneries et que tu admires. C’est un peu comme ça que je vois Blueberry depuis que je suis môme, et ça colle avec son physique de Jean-Paul Belmondo, qui joue aussi le rôle de "tonton magnifique" dans l’imaginaire enfantin. »

À noter qu’outre celle de Belmondo, Blain s’amuse à reprendre certaines « tronches » du cinéma d’hier et d’aujourd’hui, parmi lesquelles celles de Brigitte Bardot, Charles Denner, Claudia Cardinale, Paul Dano et quelques autres qu’on vous laisse le soin de découvrir par vous-mêmes.

Girl power

Signe des temps, les figures féminines tiennent une place centrale dans ce récit qui appartient pourtant à un genre, le western, historiquement (et injustement) machiste : de Bimhal, une jeune femme forte malgré un passé douloureux à Madame McIntosh, qui « tient la baraque » alors que son poivrot de mari ne dessaoûle pas, en passant par la jolie Ruth, qu’un mariage malheureux pousse dans les bras de Blueberry, les femmes ne se contentent pas d’un rôle de faire-valoirs. Cette audace narrative a, semble-t-il, recueilli les faveurs du jury du prochain festival d'Angoulême (du 30 janvier au 2 février 2020) puisque Amertume Apache figurera dans sa sélection officielle…

Qu’elle décroche un Prix ou pas, cette reprise devrait connaître un joli succès public, ne serait-ce que parce que Blueberry compte, depuis 56 ans, parmi les personnages les plus populaires de la bande dessinée franco-belge. « Je travaille déjà sur Les hommes de non-justice, la suite du diptyque que Joann avait écrit d’un jet, précise Christophe Blain. On espère qu’elle sortira rapidement, au plus tard fin 2020. Après, est-ce qu’on poursuivra l’aventure ou pas ? Ça dépendra probablement de l’accueil qui sera fait à cette aventure, mais on en a personnellement très envie, oui. »
 


Une aventure du lieutenant Blueberry tome 1 : « Amertume Apache », par Joann Sfar et Christophe Blain – éditions Dargaud, 14,99 euros