Collecte d’ADN en Chine : Pourra-t-on bientôt faire un portrait-robot à partir de l'ADN ?

DYSTOPIE RELLE Un article de « The New York Times » s’inquiète de l’usage que pourrait faire la Chine de sa collecte d’ADN

Laure Beaudonnet avec Maureen Songne

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PTS - Illustration.
PTS - Illustration. — BONY/SIPA
  • La Chine est en train de lancer une campagne massive de collecte d’ADN de sa population.
  • Alors que le pays est en train de doubler tout le monde sur la technologie de reconnaissance faciale, que peut-il espérer faire avec ces échantillons ADN ?
  • Aujourd’hui, on ne sait pas produire un portrait-robot à partir de l’ADN, mais ça pourrait arriver dans le futur.

La Chine est-elle en train de doubler tout le monde sur le terrain du phénotypage ADN ? Selon un article du New York Times paru mardi, l’Empire du milieu tenterait de créer des portrait-robots à partir d’un échantillon d'ADN (salive, sang, peau, cheveux…). Outre la question du consentement posée dans cet article et celle du véritable objectif (de surveillance ?) du pays, de quoi le phénotypage ADN est-il capable aujourd’hui ? Et que peut-on espérer savoir demain sur un individu à partir d’une goutte de sang ?

Ce type de recherches ne date pas d’hier, surtout dans le monde judiciaire. Le phénotypage d’ADN est autorisé depuis cinq ans et permet parfois de faire avancer des enquêtes. La Police Technique et Scientifique a reçu 61 demandes, dont certaines ont aidé à résoudre des affaires. Cette technique « vise à établir des corrélations entre des petites séquences d’ADN et des traits caractéristiques de l’apparence physique et/ou de l’origine géographique, de façon à orienter les enquêtes policières lors de la recherche de suspects », détaille dans The Conversation l’anthropologue et biologiste Joëlle Vailly, directrice de recherche CNRS.

« Il est impossible de produire un visage aujourd’hui »

Avec l’ADN, aujourd’hui, on peut déterminer la couleur de vos yeux, la couleur de votre peau, d’où viennent vos ancêtres, mais la recherche n’est pas très avancée. Après analyse des gènes, ce n’est pas un portrait à proprement parler qui est réalisé, mais une liste des caractéristiques physiques liées à la personne. « Le but est de fournir à la police des informations qui sont les plus précises possible. Il est impossible de produire un visage », insiste François-Xavier Laurent, docteur en génétique à la Police technique et scientifique. Mais on peut certainement imaginer aller beaucoup plus loin dans le futur.

Une question se pose toutefois : jusqu’où l’ADN définit le physique ? « Et surtout, qu’est-ce qui de l’ADN transpire visuellement de vous ? », s’interroge Jean-Luc Dugelay, professeur à EURECOM Sophia-Antipolis et spécialiste du traitement de données et de l’image. II faut faire le pari que les traits du visage sont directement encodés dans le génome. Dans le physique, il y a une part de génétique et une part le mode de vie. Le surpoids, la consommation d’alcool, de drogues, peuvent modifier notre apparence. « Les paramètres épigénétiques [quand l’environnement influence les gênes] ne sont pas négligeables », confirme Aurélien Bancaud, chargé de Recherches au LAAS-CNRS.

« L’assignation d’un visage avec une forte certitude demandera beaucoup d’argent et d’infrastructures avec une chance de succès peu prédictible : il faudra séquencer une large population d’individus, cibler une série de gènes et les caractériser par bio-informatique pour enfin constater d’éventuelles corrélations entre les gènes et le visage », reprend Aurélien Bancaud. En d’autres termes, il faudra non seulement beaucoup de données et des technologies à la pointe pour arriver à un résultat intéressant. L'intelligence artificielle jouera un rôle important dans l’analyse des données.

Des grandes bases de données

« Par apprentissage, l’IA saura mieux définir quelles caractéristiques du visage sont liées à quelles caractéristiques exactes d’une séquence ADN », observe Jean-Luc Dugelay. Pour cela, il faut des grandes bases de données annotées, c’est même le nerf de la guerre. Plus la machine est nourrie par des milliers d’exemples, plus elle aura la capacité d’établir des corrélations entre des petites séquences d’ADN et des caractéristiques physiques. Avec sa collecte massive, la Chine l’a bien compris. D’autant qu’elle est en train de prendre de l’avance sur le terrain de l’intelligence artificielle et de la reconnaissance faciale.

« Si vous avez d’une part une base ADN et d’autre part une base de visages [ce que la Chine commence à avoir grâce à son système de reconnaissance faciale généralisé] qui permet de définir des paires annotées (visage d’une personne/ADN de cette même personne), on peut espérer apprendre des choses », explique Jean-Luc Dugelay. Pour l’instant, dans la plupart des milieux, ces deux mondes sont séparés pour des raisons éthiques. Les médecins ne récoltent pas des informations ADN de leurs patients, par exemple.

Si l’article du New York Times se veut anxiogène sur la question des usages que pourrait faire la Chine du phénotypage ADN, ses champs applicatifs sont difficiles à imaginer. Comme toute technologie, elle pourra être utilisée à bon escient, pour la santé par exemple, ou à mauvais escient, pour réprimer des minorités ethniques comme les Ouïgours (la thèse envisagée par The New York Times). « Soit on bloque le progrès technologique, soit on guide les bons choix, mais il y a rarement de technologies de progrès neutre », insiste Jean-Luc Dugelay. Et la France a tout intérêt à rester dans la course pour influencer sur les questions éthiques.