Dans les médias et les séries… Comment la collapsologie a-t-elle fini par être prise au sérieux ?

LA VIE DEVANT SOI « L’Obs » a consacré sa une à l’effondrement tandis que W9 prévoit de diffuser une collection de magazines sur ce qui nous attend en 2050

Laure Beaudonnet

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Couverture de L'Obs de ce jeudi et le numéro d'Usbek & Rica consacré à la collapsologie en 2018
Couverture de L'Obs de ce jeudi et le numéro d'Usbek & Rica consacré à la collapsologie en 2018 — CAPTURE TWITTER / FACEBOOK
  • Depuis quelques mois, les thèses de la collapsologie sont reprises partout.
  • Alors qu’il y a quelques années, cette discipline n’était pas prise au sérieux, pourquoi la voit-on désormais dans la presse généraliste ?
  • Si elle s’appuie sur des travaux scientifiques reconnus, la collapsologie est aussi parfois critiquée.

Depuis quelques semaines, les scénarios de la collapsologie sont sur toutes les lèvres. Les médias grand public sont en boucle sur le sujet – L’Obs consacre la une de son dernier numéro à l’effondrement ; W9 propose une collection de magazines sur 2050 au mois de décembre- tandis que certaines séries mettent en images un monde à bout de souffle (L’Effondrement, Years and Years, The Affair). Après avoir été moquée, comment la collapsologie a-t-elle réussi à être prise au sérieux ?

A l’été 2018, lorsque 20 Minutes se penchait sur l’effondrement dans une série d’articles consacrés à la collapsologie, cette discipline, créée par Pablo Servigne et Raphaël Stevens (auteurs de Comment tout peut s’effondrer), était très marginalisée. Décriée par certains, elle était, au mieux, ignorée par les médias ; au pire, vue comme une discipline plus proche du survivalisme que de la science.

Des sources scientifiques

Dans le détail, la collapsologie théorise la fin de la société de l’abondance et de l’idée d’une croissance illimitée. Les deux auteurs, scientifiques de formation, ont réuni des indices du passé et du présent pour tenter de tracer des trajectoires du futur. L’effondrement, c’est la convergence de toutes les crises : climatiques, écologiques, biogéophysiques, économiques… Aujourd’hui, cette idée de risques systémiques est reprise dans toute la presse mainstream.

Loin d’être une prophétie d’illuminés, la collapsologie puise ses sources dans la science. « Le phénomène d’effondrement est un descriptif de l’évolution de phénomènes, pointe Françoise Gaill, biologiste, océanographe, directrice de recherche émérite au CNRS. C’est ce qu’on appelle les tipping points en anglais [un point de basculement, c’est-à-dire un seuil qui, lorsqu’il est dépassé, peut entraîner de grands changements dans l’état du système] ».

« On a besoin de s’alerter plus que jamais »

Le principe de l’effondrement existait déjà dans les années 1970 sous la forme de la théorie des catastrophes. Développée par le mathématicien français René Thom, c’est une théorie mathématique des modifications spectaculaires ou soudaines. « Scientifiquement, ça a du sens parce que l’effondrement décrit la dynamique d’un ensemble complexe qu’on n’a pas encore compris dans la totalité de son évolution. Par contre, en insérer une série de choses [comme le fait la collapsologie], c’est là où on passe de l’hypothèse à l’idéologie, et je suis sceptique, poursuit la chercheuse. Ils mélangent des temporalités et des choses très différentes ». Tout n’est pas équivalent et, selon elle, on peut agir sur un certain nombre de choses avec la connaissance scientifique et une action politique adaptée.

Lorsqu’il quitte le domaine de la science pour faire de la prédiction, Pablo Servigne est lucide : il convoque l’intuition. Il donne d’ailleurs une définition de cette discipline dans Comment tout peut s’effondrer : « L’exercice transdisciplinaire d’étude de l’effondrement de notre civilisation industrielle et de ce qui pourrait lui succéder, en s’appuyant sur les deux modes cognitifs que sont la raison et l’intuition et sur des travaux scientifiques reconnus. ».

« Le fait de tout cumuler et de considérer qu’il va y avoir un effondrement reste une hypothèse, indique Antoine Lannuzel, rédacteur en chef de We Demain. Ça reste des théories effondristes qui sont utiles puisqu’elles nous alertent et on a besoin de s’alerter plus que jamais ». Et L’Obs l’a bien compris cette semaine avec sa une : « Demain l’effondrement » ? Faut-il y voir une prise de conscience de la société ou plutôt un effet d’aubaine pour les médias (20 Minutes y compris) qui savent faire de l’audience en alimentant l’angoisse de l’apocalypse ?

Dans l’air du temps

La chercheuse Françoise Gaill ne cache pas une certaine inquiétude devant la fascination des médias pour le tragique et la violence. « Il faut de la lucidité, pas créer plus d’inquiétude », s’agace-t-elle. Mais, si la presse en parle, c’est aussi que le sujet est entré dans les discussions. « Les médias sentent l’air du temps depuis toujours et aujourd’hui, l’air du temps est devenu irrespirable s’agissant de notre avenir et de l’avenir des écosystèmes », observe de son côté le rédacteur en chef de We Demain. Alors que les rapports du Giec se révèlent de plus en plus alarmistes, il est difficile de fermer les yeux.

« C’est ni un phénomène d’aubaine, ni une prise au sérieux. Les scientifiques disent que c’est sérieux, quiconque dit le contraire est dans une forme de post-vérité à la Donald Trump », reprend Antoine Lannuzel. C’est aussi la force de notre époque d’être capable de populariser des termes très rapidement par une communauté, par des projets…

La collapsologie n’est ainsi pas seulement une théorie sur le futur. Ce néologisme a la vertu de rendre l’urgence de la crise écologique lisible et d’apporter un semblant de réponse aux risques futurs autour de trois mots d’ordre : prise de conscience, résilience et entraide.