Pénuries, crise du pétrole… Le gouvernement est-il prêt en cas d’effondrement du monde ?

FIN DU MONDE Canal+ diffuse depuis le 11 novembre la mini-série « L’Effondrement » qui met en image les scénarios de la collapsologie

Laure Beaudonnet

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La crise alimentaire en Guyane. 11 avril 2017.  Illustration
La crise alimentaire en Guyane. 11 avril 2017. Illustration — NICOLAS QUENDEZ/SIPA
  • Les théories de l’effondrement s’invitent dans les séries télé.
  • Alors que ces scénarios intéressent de plus en plus les pouvoirs publics, la France est-elle capable de faire face à ce type de crises ?
  • La plupart des communes françaises ne sont pas résilientes.

« Je vous informe que nous n’avons pas de plan pour la fin du monde à Matignon ». Notre échange avec le service communication d’Edouard Philippe peut paraître loufoque mais à l’heure où les théories de l’effondrement prennent de plus en plus de place dans le débat public, la question se pose. Les scénarios catastrophes -mais très réalistes- de la collapsologie s’invitent même de plus en plus souvent dans les œuvres de fictions depuis quelques mois.

Canal+ diffuse par exemple L’Effondrement depuis le 11 novembre, une mini-série ultra-réaliste qui brosse le portrait d’une société en train de s’écrouler, en l’espace de quelques jours. Rupture d’approvisionnement, pénurie de pétrole, chaos, air devenu irrespirable… Le scénario est implacable, télégénique et effrayant. Ces fictions aux scénarios de plus en plus plausibles inspirent-elles les pouvoirs publics ?

Des périodes de pénuries alimentaires attendues ?

En farfouillant sur le site du gouvernement, on trouve des conseils pour préparer son « kit d’urgence » en cas de risques majeurs (médicament, nourriture, eau, lampe de poche, bougie…). Tout a été prévu alors. On peut enfin dormir sur nos deux oreilles en attendant l’effondrement. Pas vraiment, à en croire Alexandre Boisson, cofondateur de SOS Maires, dont la mission est d’aider les maires de France à rendre leurs communes autonomes sur les plans énergétique et alimentaire.

« La résilience alimentaire aujourd’hui n’est pas bonne en France, souligne-t-il. Nous ne sommes pas capables de protéger les administrés en cas de crise sur les circuits alimentaires parce qu’il n’y a plus assez de cultures variées locales et que la France dépend du bon prix du pétrole pour nourrir ses populations ». A ce sujet, une longue enquête de Marianne parue la semaine dernière s’inquiète de l’autonomie alimentaire du pays. « Depuis plus de cinquante ans, la France n’a pas connu de graves périodes de pénurie alimentaire. Au vu du déclin engagé, rien n’interdit de penser qu’elles pourraient faire leur réapparition », peut-on lire dans cet article.

A Paris, Sébastien Maire coordonne la stratégie de résilience. A la question de l’autonomie alimentaire et énergétique de la capitale, il expliquait en avril dernier son plan dans une interview à We Demain. « Nous avons signé une convention avec la métropole du Grand Paris en association avec des maires de communes rurales de moins de 3500 habitants. Nous allons par exemple proposer à des maraîchers d’exploiter des terres le long des canaux pour pouvoir acheminer des vivres directement en bateau ».

Plus rien à manger en trois jours

Mais pour Alexandre Boisson, cofondateur de SOS Maires, ce n’est pas suffisant. « S’il y a un problème sur Rungis, par exemple une cyberattaque ou un prix du pétrole trop cher qui neutralise les business models des transporteurs routiers, la résilience alimentaire à Paris est de trois jours ». Au bout de trois jours, les gens n’auront plus à manger. « Il y a une volonté de Paris de répondre à cette problématique, mais ça ne va pas assez vite », insiste-t-il.

Dans chaque ville de France, le maire établit un document d’information qui recense les mesures de sauvegarde répondant aux risques naturels et technologiques majeurs sur le territoire de la commune. « Je suis allé vérifier le document d’information communal sur les risques majeurs (Dicrim) de ma ville, à Vitry sur Seine, raconte Alexandre Boisson. J’ai eu la chance d’avoir aussi accès au plan communal de sauvegarde. On attend la crue centennale qui devrait inonder une grande partie de la ville. Il y a bien une réflexion sur le relogement des sinistrés dans des gymnases, mais comment leur donne-t-on à manger ? Les équipes municipales pensent qu’elles peuvent réquisitionner des supermarchés, des supérettes, des réfectoires ». Or, les crises annoncées par les théories de l’effondrement décrivent une rupture des circuits alimentaires. Comment fait-on si les transports sont paralysés ?

Des réserves d’hydrocarbure… de trois mois

En 2008, la hausse du pétrole avait causé des faillites en masse chez les transporteurs routiers d’Ile de France (plus de 500, selon Le Parisien en 2009). Quels sont les risques aujourd’hui ? Dès 2018, Patrick Pouyanné, patron de Total, alertait dans une interview au Monde sur les risques de pénurie de pétrole à partir de 2020. « Si on se projette dans ces documents d’information, avec une crise comme celle qui nous est annoncée sur l’énergie, on voit bien que les supérettes seraient vides, poursuit Alexandre Boisson. Ce qui est prévu aujourd’hui par l’administration française est inopérationnel ».

Le cabinet de la secrétaire d’État à la Transition Écologique Brune Poirson se veut rassurant. Il évoque les réserves stratégiques d’hydrocarbure de plusieurs mois pour affronter une crise pétrolière. « Il s’agit d’une réserve de trois mois », rectifie Alexandre Boisson avec une pointe d’ironie. SOS Maires a identifié à peine une vingtaine de communes résilientes sur les 34.968 que compte la France, c’est-à-dire capables de faire face à une crise alimentaire. Mais si une rupture d’approvisionnement frappait la France aujourd’hui, elles seraient prises d’assaut par toutes les autres communes en difficulté. Il suffit de regarder la série de Canal+ pour se faire une idée du chaos et de la violence causés par les pénuries et la peur, et les désastres des réactions en chaîne.

« Les services de l’Etat n’ont pas attendu les collapsologues »

Le gouvernement n’ignore pas les thèses de l’effondrement de la civilisation thermo-industrielle portée, notamment, par Pablo Servigne et Raphaël Stevens, auteurs de Comment tout peut s’effondrer (2015)*. En janvier 2019, Pablo Servigne a été invité à tenir une conférence au Conseil économique social et environnemental (CESE) dont le rôle, consultatif, est de conseiller le gouvernement, les députés et les sénateurs avant de prendre leurs décisions. En 2018, le Premier ministre Edouard Philippe avait même papoté théories de l’effondrement avec Nicolas Hulot lors d’un Facebook Live. On ne pourra pas dire que le gouvernement n’était pas au courant. Et pourtant, rien n’est-il prévu pour répondre à cette menace globale ?

« Les services de l’Etat n’ont pas attendu les théories des collapsologues pour que soient pensées de manière transversale la prévention et la gestion des risques », a-t-on souligné du côté du Cabinet de la secrétaire d’État à la Transition Écologique Brune Poirson. « On élabore des politiques publiques en fonction des risques estimés et quand il y a des catastrophes, comme c’est le cas avec le réchauffement climatique, un retour d’expérience est établi », poursuit-on.

Le cabinet de Brune Poirson évoque le deuxième Plan national d’adaptation au changement climatique (PNACC). Présenté en 2018, il a pour objectif de « mieux préparer la société française au changement climatique » et d’améliorer la résilience face aux changements attendus à travers une dizaine de mesures concrètes, mais qui peuvent paraître anecdotiques devant les crises décrites par les scénarios de la collapsologie. Parmi elles, on trouve par exemple : diffuser des messages de prévention, renforcer la vigilance météo avec cinq nouveaux radars, intégrer la thématique du changement climatique dans les cursus scolaires…

Exactement le genre de mesures que les pouvoirs publics mettent en avant dans L’effondrement, six jours avant le début des catastrophes.

* Les deux auteurs ont été reçus à Bercy le 13 septembre 2016 par la section Sécurité et risques du conseil général de l’économie. Le Conseil général de l’économie travaille depuis quelques années, en anticipation, sur le concept de résilience, en tant que fondation de la sécurité économique face aux risques systémiques d’effondrement décrits par les auteurs. Il a publié un rapport  sur la cyber-résilience en 2018, et en matière de biorésilience, un rapport exploratoire sur les enjeux industriels et commerciaux des ondes non ionisantes électro-magnétiques et acoustiques, qui traite notamment de leurs inter-relations avec le vivant dans une perspective de développement durable.