« La Terre inhabitable » : « Plus on se réchauffe, plus il y aura de la souffrance », estime David Wallace-Wells

INTERVIEW A l’occasion de la sortie de « La Terre inhabitable », le journaliste américain David Wallace-Wells brosse le portrait d’un futur de souffrances

Propos recueillis par Laure Beaudonnet

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L'Australie est touché par de violents incendies au mois de novembre 2019.
L'Australie est touché par de violents incendies au mois de novembre 2019. — PETER PARKS / AFP
  • Dans La Terre inhabitable, paru début novembre, David Wallace-Wells brosse le tableau des effets terrifiants du changement climatique.
  • Pénuries alimentaires, sécheresses, inondations… Un monde avec 4°C de plus est beaucoup plus effroyable que ce qu’on ne croit.
  • 20 Minutes a rencontré David Wallace-Wells qui met en garde. Le niveau de souffrance augmente à mesure que la température monte.

« La situation est pire, bien pire que vous ne l’imaginez ». L’introduction de La Terre inhabitable, vivre avec 4°C de plus, écrit par le journaliste américain David Wallace-Wells, pose le décor de la terreur à venir. A quoi ressemblerait notre monde avec 4°C de plus ?

Chapitres après chapitres (aux titres plus anxiogènes les uns que les autres : « morts de chaud », « un air irrespirable, « la peste du réchauffement »), le journaliste du New York Magazine passe en revue les difficultés que le monde de demain s’apprête à affronter. Ce n’est pas gai, mais c’est très concret. Interview.

David Wallace-Wells, auteur de «La Terre inhabitable» (Robert Laffont)

A quel moment avez-vous pris conscience de la gravité de la crise climatique ?

Ça a vraiment commencé pendant l’été 2016. En tant que journaliste, je m’intéresse au futur de la science et des nouvelles technologies, je garde toujours un œil sur les nouvelles recherches et les publications universitaires. A l’été 2016, je suis tombé sur un certain nombre de recherches très éclairantes et beaucoup plus effrayantes que tout ce que je pouvais lire dans les médias. A quelques exceptions près, il ne me semblait pas que la presse généraliste reflétait l’urgence de la situation. On entendait souvent parler de la fonte des glaces et de l’élévation du niveau de la mer, mais les effets étaient bien plus globaux que ça. Il n’y a aucun moyen de compartimenter ou d’échapper aux effets sur l’économie, sur l’agriculture, la production, le nombre de conflits qui doublerait. Nous entendions beaucoup parler du seuil des 2°C comme s’il s’agissait du pire scénario à éviter à tout prix alors qu’en fait, il s’agissait du scénario le plus optimiste.

C’est à ce moment-là que vous avez décidé d’écrire votre livre ?

J’ai réalisé à quel point j’étais bercé d’illusions sur l’ampleur de la crise. Et en décembre de la même année, l’Arctique a connu une vague de chaleur sans précédent, les températures avaient grimpé de 40°C par rapport à ce que ça aurait dû être à cette période de l’année. J’ai eu très peur et à ce moment-là, j’en savais assez sur les principes du réchauffement de la planète. C’était ce qui était arrivé à Vénus. Quand une planète passe d’un état relativement stable, habitable, à une situation très différente en très peu de temps. J’ai eu peur que ça arrive à la Terre, et il s’est avéré que ce n’était pas le cas. Il s’agissait d’une anomalie du climat. Mais j’ai ressenti une panique en me demandant : « quel niveau de changement est possible en peu de temps ? » Il semble que nous ayons déjà atteint un climat sans précédent, même si le réchauffement climatique se limite à 1,5°C et nous sommes partis pour atteindre deux fois plus. Cela veut dire que tous les effets qui commencent déjà à nous terrifier seront bien pires dans un temps relativement court.

A la lecture de votre livre, on se sent plutôt mal. Comment vous sentiez-vous en écrivant « La Terre inhabitable » ?

J’ai essayé de recréer l’expérience que j’ai moi-même vécue en ouvrant les yeux face à cette crise. J’ai mis l’accent sur certaines anecdotes que j’ai trouvées particulièrement frappantes, pour créer un sentiment de terreur et aussi un émerveillement. Car nous assistons à une transformation sans précédent de la planète. En tant qu’auteur, j’ai trouvé réconfortant de pouvoir faire quelque chose de toutes ces mauvaises nouvelles et d’avoir un impact, même petit, sur le monde. La vérité, c’est que tous les engagements sont sains et productifs. S’engager politiquement est une option accessible à tous.

La tâche semble un peu grande pour que nous puissions changer les choses à l’échelle individuelle…

Je ne pense pas que nous pourrons changer le cours des choses et éviter la catastrophe liée au réchauffement climatique. Cela veut dire que nous allons vivre dans un monde profondément transformé par les effets du changement climatique. Mais ce n’est pas un problème binaire. La question n’est pas de savoir si nous allons battre le changement climatique ou s’il va nous battre. C’est une échelle de souffrance. Plus on se réchauffe, plus il y aura de la souffrance. Si nos actions sont insuffisantes pour atteindre 2°C, nous pourrions atterrir à 2,5°C au lieu de 3°C ou 4°C. Cela reste un progrès parce que tous ces intervalles comportent une quantité énorme de souffrance. A 2,5°C, le monde est beaucoup plus heureux, plus sain, plus juste et plus prospère qu’à 4°C. C’est pourquoi il ne faut pas tomber dans le fatalisme et le désespoir.

Depuis la sortie de votre livre, la situation s’est-elle dégradée ?

Le paysage politique est inimaginablement différent de ce qu’il était quand j’ai terminé le manuscrit en septembre 2018. En l’espace d’un an, l’Occident a radicalement ouvert les yeux sur cette question. Il y a un an, je n’avais jamais entendu parler de Greta Thunberg, personne à l’extérieur de la Suède n’en avait entendu parler, elle commençait à peine à manifester. Elle était une simple adolescente de 15 ans un peu étrange socialement. Et un an plus tard, elle est leader d’un gigantesque mouvement. De même, au Royaume-Uni, on a vu la montée d’Extinction Rebellion qui a fait pression sur le Parlement britannique pour qu’il déclare l’urgence écologique et climatique. Aux Etats-Unis, Sunrise a produit le Green new deal [un ambitieux programme de lutte contre le changement climatique]. Rien de tout cela ne me semblait imaginable il y a un peu plus d’un an. Je pense que nos politiques sont en train de changer rapidement et cela veut dire que des actions en faveur du climat encore plus ambitieuses sont possibles. Mais encore une fois, ça ne l’évitera pas.

Pour revenir sur Greta Thunberg, que pensez-vous de toutes les critiques qu’elle a dû affronter ?

C’est une héroïne. Elle est une figure inédite de l’histoire politique de l’humanité. Ce qu’elle a accompli à un si jeune âge et dans un si court laps de temps… Je trouve que les critiques sont assez marginales. Ceux qui la critiquent sont insensés parce qu’ils défendent un statu quo non durable et je pense qu’ils n’ont pas compris son message. Elle ne veut pas être en charge de la politique mondiale sur le climat, elle dit simplement aux personnes qui sont au pouvoir d’écouter les scientifiques et de concevoir des politiques à l’image de l’urgence dont les scientifiques parlent. Et elle a raison de les interpeller. Une transformation globale de presque tous les aspects de la vie moderne est nécessaire et si vous vous opposez à ce point de vue ou si vous dites que c’est moins urgent que ce que les scientifiques disent, vous ne vous attaquez pas à une adolescente suédoise de 16 ans, vous vous attaquez à une centaine de milliers de scientifiques qui travaillent partout dans le monde. Et parce que les partisans du statu quo ne veulent pas débattre avec les scientifiques, ils trouvent plus facile de critiquer Greta. Ils ne s’opposent pas à elle, ils s’opposent à une idée qu’ils projettent sur elle.

On a le sentiment que le futur est pire que les pires fictions post-apocalyptiques. Vous racontez par exemple le cas du saïga, une antilope d’Asie centrale, dont les deux-tiers de la population sont morts en deux jours en 2015 à cause d’une forte chaleur. Une bactérie logée depuis toujours dans leurs amygdales a soudain proliféré en raison de la chaleur. De même, on ne sait pas comment nos bactéries pourraient réagir dans notre corps sous l’effet du réchauffement climatique…

Peu importe ce que nous faisons, il y aura une quantité de souffrance sans précédent mais je crois aussi que nous apprendrons à vivre avec. Dans trente ou quarante ans, nous allons probablement nous retrouver à vivre sur une planète qui est pleine de beaucoup plus de souffrance et nous nous en accommoderons. Le changement est bien plus important que tout ce que la plupart des auteurs de science-fiction ont été capables d’imaginer et pourtant, non seulement nous traverserons cela, mais nous nous ajusterons. Le plus tragique aspect de toute cette histoire, ce n’est pas seulement que nous vivrons avec autant de souffrance et de peine mais nous trouverons un moyen de trouver tout cela acceptable.