IAM sort leur dixième album, Yasuke, ce jeudi.
IAM sort leur dixième album, Yasuke, ce jeudi. — Didier Darwin

RAP

« On défend les mêmes idées depuis trente ans et ce n’est pas très positif pour la France », lance IAM qui revient avec « Yasuke »

Le groupe de rap originaire de Marseille sort un nouvel album ce jeudi, « Yasuke »

  • IAM, le groupe de rap originaire de Marseille, sort un nouvel album jeudi, Yasuke.
  • Pour 20 Minutes, ils reviennent sur leur carrière, leur groupe, l’évolution de la société, la politique et les municipales à Marseille.

« Bons baisers de Mars, l’équipe de choc est de retour ». Le groupe de rap originaire de Marseille, IAM, sort son nouvel album Yasuke ce jeudi. 20 Minutes a eu la chance de passer un moment avec eux dans leur studio de la Cosca sur les hauteurs des quartiers Nord de Marseille, d’où ils inondent la France de leurs punchlines poétiques.

Votre musique est le fruit de beaucoup de sources d’inspiration, mais vous gardez toujours la même ligne directrice ?

Akhenaton : La ligne directrice, c’est la ligne directrice de nos goûts et de ce qu’on aime. Un morceau énergique, un morceau plus mélodique, des mélanges de sons africains, asiatiques. On le retrouve encore dans cet album. On essaye de faire évoluer notre musique tout en gardant les ingrédients qui caractérisent IAM, dans les textes comme dans la musique.

Est-ce que les messages que vous véhiculez sont mieux perçus qu’au début de votre carrière ?

C’est une question d’état d’esprit. On peut être très subversifs, mais avec une forme plus poétique. La violence ne mènera pas à grand chose, notre public apprécie cette forme plutôt décontractée mais reste éveillé sur les sujets parce qu’ils embrassent les idées défendues dans les albums. Les mêmes idées défendues depuis trente ans, dans le panier rien n'a changé. Et ce n’est pas très positif pour la France.

Est-ce que ce sera le même message que vous porterez dans dix ans ?

On n’espère pas, on espère un virage. J’espère juste que les gens ne restent pas persuadés que tout changera en cassant. A court terme il y aura du changement, mais à moyen terme ca n’ira pas dans le bon sens. Il y a une majorité de 70 % de Français qui ferment leurs gueules. Quand ceux-là vont prendre peur, ils vont voter dans une urne qui les rassurera. Ça passera par l’éducation, regardez sur le voile : il a suffi d’une gamine qui a su répondre, avec son cœur, et elle les a tous alignés. Pas besoin de plus. Il faut arrêter les clichés et caricatures, se poser les bonnes questions. Le voile permet de mettre le voile sur des vrais problèmes. On ne parle pas de chômage, de mal-logement.

Quel regard portez-vous sur la société d’aujourd’hui ?

Ce que la téléréalité a légué comme héritage à cette société : il faut briller à tout prix, même si ton compte en banque ne brille pas, briller par l’apparence. C’est la culture de l’apparence, valable de partout, aussi pour les femmes et hommes politiques qui ne jurent que par ça. Ils n’ont pas le temps de faire de la politique, ils sont à RTL toute la journée. 

Surik'n : et ils envoient de la punchline, merci le rap (rires).

Akhenaton : Ils ne peuvent pas philosopher, ils n’ont pas le temps de penser, ils pensent à la phrase qu’ils vont dire et qui va leur permettre d’exister 24 heures en fonction de l’actualité. Une fois je me suis retrouvé face à une députée UMP, qui me disait « ouais les gamins de cités ». Ils n’en ont rien à foutre de la révolution, du communisme ou quoi, ils veulent vous ressembler. Ce sont vos enfants, ils veulent adopter les codes que vous avez insufflés depuis vingt ans. Tu n’as pas une Rolex à 50 ans, t’es un raté. Et ce n’est pas moi qui le dis. Ils ont complètement décrédibilisé le truc.

Votre concert à Marseille arrivera une semaine après les municipales, quel regard portez-vous sur ces élections ?

Un regard inquiet. De deux trucs, que des nouvelles têtes qui ne nous vont pas soient élues, je parle de Stéphane Ravier (Rassemblement national). Ça, j’en ai peur, les Marseillais ont une identité forte, mais ils restent sensibles à CNews et BFMTV. Les gens sont persuadés que Marseille est ultra-violente, j’ai envie de leur produire les chiffres de la violence des années 1970 et 1980 pour qu’ils réalisent à quel point on est beaucoup plus bas aujourd’hui. Les gens d’ici sont paranos sur leur propre vie, s’ils ne le voient pas d’eux-mêmes, ils vont chercher dans l’info ce qui est négatif. C’est ça qui me fait peur pour Marseille.

L’autre crainte c’est de répéter et d'élire un maire issu de L’Attaque des Clones. C’est un film qui dure depuis 1946 à Marseille et ça risque de se prolonger. Des maires qui se ressemblent tous et qui font les mêmes trucs : rien. On a envie que ça change, une ville unifiée, avec des vrais transports, un vrai projet culturel, que le sport soit développé, que cette ville soit reconnaissante envers tous les enfants qui ont fait son nom. Et pas qu’IAM, aussi Cantona, Zidane. Et des lieux ou marseillais du sud et du nord peuvent se rencontrer, échanger, voyager. Faire voyager les Marseillais dans leur propre ville. Ceux du sud ne connaissent pas le nord, et ceux du nord ne connaissent pas le sud. A Marseille, il y a un truc surprenant, tu as des trucs incroyables dans cette ville mais les Marseillais ne réalisent pas le potentiel et la richesse et ce qu’on pourrait en faire en se rassemblant, sans la paranoïa.

Ça fait trente ans que vous êtes ensemble, c’est quoi le ciment de votre groupe ?

Kephren : Pour certains, on se connaissait déjà avant de faire de la musique, et c’est important.

Akhenaton : A 50 ans, tu apprends à composer avec les autres, tu as tes habitudes de mec adulte, tu as ton caractère qui s’est ancré profondément. Avec IAM, on a su faire ces concessions avec les autres pour vivre ensemble. C’est un peu à l’image de la société, c’est comme créer notre société/famille, une seconde famille. Je passe autant de temps avec eux qu’avec mes enfants, toute l’année à être ensemble, entassés dans des tours bus, sur les plateaux pour la promo, des hôtels, des avions pour aller faire des concerts à l’étranger. Je pense qu’il y a beaucoup d’amitié et d’amour dans tout ça, cela cimente et fédère l’histoire. On peut se disputer, on se charrie sur nos traits de caractère, chacun a ses défauts et ses qualités, mais on se dit les choses et après ca devient une rigolade. La journée elle est passée à charrier, c’est le sport national.

Quelle est l’importance du studio dans cette cohésion ?

Déjà à l’époque du studio de la Belle de Mai, qui était très important, on fonctionnait comme ici. Un lieu où on se réunit, où on prend des décisions ensemble, on fait de la musique ensemble, où on répète ensemble, on vit ensemble, on mange ensemble. Je pense que la cohésion, l’amitié qui existe en marge du groupe, se cristallise dans un lieu commun ou on peut décider de choses artistiques, logistiques et sur notre carrière.

Comment vivez-vous avec cette étiquette de légende du rap français ?

On relativise ce qu’on est, ce qu’on représente, les légendes du rap Français je ne sais pas trop quoi, toutes les appellations. Quand on est ensemble, on n’est les légendes de rien du tout, on rigole entre nous. On peut avoir des journées avec des sujets d’actualité qui nous marquent, avec des discussions profondes et des discussions à la con, sur le foot, les vêtements, l’alimentation, il y a tout qui est passé en revue.

Akhenaton : C’est gratifiant, mais c’est flippant. La légende, c’est fixé dans le temps et nous on est encore en activité.

Shurik’n : On ne se pose pas la question, on n’en est pas au constat. On ne se voit pas comme des légendes, appelez-nous légendes quand on sera mort, on ne sera plus là pour l’entendre, ça ne nous fera pas tiquer. On est un bon groupe de rap, on veut être des bons MC.

Akhenaton : Pionniers, ça nous correspond mieux. Je discutais avec un beat maker américain assez connu, il me disait qu’il n’y a pas d’exemples de longévité comme celle du groupe IAM. Je lui ai envoyé des vidéos de nos festivals cet été, c’est un truc de fou. Même ceux qui ont commencé au milieu des années 1980, très peu sont là, toujours sous la même forme.

Pourquoi selon vous ? Parce que le rap évolue vite ?

Le rap évolue vite et la vie te rattrape sur plein de points. Si tu n’arrives pas à dégager ta vie personnelle pour avoir un espace pour ta vie artistique, au bout d’un moment tu n’arrives plus à recoller artistiquement à la vitesse où le rap évolue. Et pour ne pas être largué, il faut un minimum s’intéresser aux autres. Pas juste écouter à sa propre musique et se regarder le nombril. C’est ce qu’on fait nous tous. On écoute, on jette des morceaux, on a le plaisir de découvrir.

C’est quoi le quotidien de rappeur de 50 ans ?

Kephren : On ne voit pas la différence, toujours au studio, cardio impeccable (rires). La différence, c’est qu’on a des grands enfants aujourd’hui, on doit s’en soucier plus que de nous, alors qu’avant on ne se souciait que de nous.

Akhenaton : Quand tu te soucies que de toi, tu as 24h/24 à consacrer au rap. Pourquoi on part en studio résidentiel ? Pour essayer de retrouver ce rythme de vie que tu avais en début de carrière, ne serait-ce qu’un mois pour retrouver la vitesse de croisière. Il faut être coupé de tout, isolé, que la musique en tête pour peaufiner et travailler les morceaux. Ce passé ne reviendra plus, à écouter des textes jusqu’à n’importe quelle heure, à fumer et à boire chez Imhotep pendant qu’il part au travail (rires).

Après 30 ans de carrière, qui est votre public ?

Ça va de 15 ans à 60 ans, les classes populaires, des bourgeois. C’est très familial avec toutes sortes d’origines. On voit arriver deux, voire trois générations. Et aussi des concerts avec une majorité de filles. Comme à Grenoble où il y avait 75 % de nanas dans le concert, ça fait un gros changement comparé à avant. Dans les années 1990 l’atmosphère était plus tendue, t’apercevait 20 filles, c’était des concerts à la testostérone à cette époque. Les gens sourient plus, il y a un côté plus détendu qui a chassé une atmosphère de tension dans les années 1980, 1990, ça s’améliore, il faut le dire.