Entre clichés et mépris de classe, que cache l'expression « rap de iencli » ?

DEBAT Depuis près d’un an, l’étiquette « iencli » colle à la peau de certains rappeurs français

C.W.

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Vald, 47Ter ou Roméo Elvis ont tous été confrontés à cette étiquette de «rap de iencli».
Vald, 47Ter ou Roméo Elvis ont tous été confrontés à cette étiquette de «rap de iencli». — SADAKA EDMOND/SYSPEO/SIPA/Capture d'écran YouTube «L'adresse» de 47Ter
  • L’étiquette « iencli », « client » en verlan, a été collée à certains rappeurs ces derniers mois.
  • Cette nouvelle catégorisation du rap français cache une vision caricaturale de la scène hip-hop.
  • D’ailleurs, les rappeurs visés n’en prennent pas ombrage.

Alors que les années 2010 s’apprêtent à tirer leur révérence, il est temps de revenir sur un phénomène qui agite le milieu du  rap depuis plus d’un an. Si la décennie s’est montrée particulièrement florissante avec ce genre musical, et a vu éclore et grandir une multitude de nouveaux artistes aux styles et aux influences très diverses, en parallèle un fort besoin de catégoriser les artistes a pu être observé. Et parmi eux, peut-être la plus clivante, l’étiquette du « rap de iencli ».

Rarement très positif, ce qualificatif colle désormais à la peau de certains rappeurs, et tombe désormais comme un couperet via les commentaires égrenés sur YouTube ou les posts pondus sur Twitter. Les artistes visés ? Orelsan, 47Ter ou encore Bigflo et Oli. Mais que sous-entend cette catégorisation du rap français ? Et surtout, qu’en pensent les principaux intéressés ? Si vous n’avez pas suivi le débat, 20 Minutes rouvre le chapitre « iencli » pour celles et ceux qui seraient à la ramasse.

L’art de la caricature

Si la question ne date pas d’hier, elle a pas mal agité l’année 2019, sur les réseaux sociaux, les blogs ou dans la presse. L’étiquette rap de iencli a été retournée dans tous les sens : sa naissance, sa popularisation, sa légitimité, sa valeur… Et bien entendu sa signification, un poil plus complexe qu’elle peut paraître. Si on décortique l’expression, « iencli » n’est autre que le verlan de « client », le consommateur de drogue, celui qui achète. On l’oppose ainsi au dealer, et on isole alors deux mondes distincts et caricaturés à outrance : celui qui vit dans une cité et qui vend, et celui qui ne fait qu’y passer, et qui se plie aux règles du premier (un pigeon quoi). Un monde où bien entendu, chaque groupe écouterait son propre rap, les durs d’un côté et les fragiles de l’autre.

« Grosso modo c’est juste exactement la même insulte que "rap de bouffon", "rap de bolos" voire "rap de blanc" avec une opposition plus marquée puisqu’on les oppose de fait à un très fantasmé "rap de bicraveur", ce qui est passablement stupide », écrivait le site du Mouv' en mars 2018. Clairement péjorative, l’expression « rap de iencli » revêt alors plusieurs dimensions : un marqueur social (rap de bourgeois), et une forme d’appropriation des codes de la street à travers la façon de parler, le style et donc la musique, par quelqu’un qui foule le sol d’une cité max tous les deux mois pour s’acheter sa barrette de shit. En résumé, d’un côté comme de l’autre, on navigue dans le monde du cliché et le mépris de classe.

Rire et/ou indifférence

Mais concrètement, quels artistes peuvent être catalogués par certains (globalement par des internautes plutôt jeunes) comme « rap de iencli » ? Plusieurs facteurs entrent en jeu : la géographie (dès qu’on s’écarte des banlieues et des quartiers sensibles), le milieu (plutôt bourgeois donc), mais aussi les thématiques abordées (on peut y mettre pêle-mêle l’amour ou l’amitié), ce qui est très vaste et très subjectif… Et débile, car si on suit cette logique, à l’opposé on aurait un rap exclusivement cantonné à la violence et au deal (spoiler : ce n’est pas le cas).

Mais qu’en pensent les principaux intéressés ? Certains ont décidé d’en rire, comme Roméo Elvis qui se faisait appeler « lil iencli » sur Twitter, ou Vald, qui renverse les codes dans le titre Iencli avec Sofiane en 2018.

Quant aux autres, la plupart s’en fichent royalement. « Nous on s’en fout, ce n’est pas du tout un truc qui nous tient à cœur, le rap c’est de la musique, la musique c’est du partage, de l’amour, il n’y a pas besoin de catégoriser », nous répondait sur cette question Blaise de 47Ter, lors de la promo de leur album. Même son de cloche du côté du Nancéien Kikesa pour la sortie de Puzzle : « Moi ça me fait marrer ce truc. Je n’ai pas cette notion de plaire à un certain type de gens, je m’en fiche. Je laisse les gens s’exciter avec ça, je veux juste qu’il y ait des gens qui m’écoutent, qui aiment ce que je fais. J’ai juste l’impression que pour certains, du rap du iencli c’est du rap qui sort un peu des sentiers battus. Donc pour moi ce n’est pas une insulte, j’ai juste accepté qu’on n’avait pas la même façon de dire les choses ». Fin du débat ?