De #MeToo à Mediapart, comment Adèle Haenel est parvenue à prendre la parole

VIOLENCES FAITES AUX FEMMES Une enquête publiée dimanche sur Mediapart révèle les « attouchements » et le « harcèlement » qu’aurait fait subir le réalisateur Christophe Ruggia à Adèle Haenel quand elle avait entre 12 et 15 ans

Fabien Randanne

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L'actrice Adèle Haenel, au Festival de Cannes, en mai 2017.
L'actrice Adèle Haenel, au Festival de Cannes, en mai 2017. — Laurent EMMANUEL / AFP
  • Dans une enquête documentée mise en ligne dimanche sur Mediapart, Adèle Haenel révèle avoir été agressée sexuellement par le réalisateur Christophe Ruggia quand elle avait entre 12 et 15 ans – et qu’il était âgé de 36 à 39 ans.
  • Christophe Ruggia, par la voix de son avocat, nie les faits.
  • Lundi soir, la comédienne de 30 ans a expliqué le cheminement personnel qu’elle a effectué afin de prendre publiquement la parole sur ce sujet et dit espérer contribuer à « libérer d’autres paroles ».

« Parler pour soutenir les autres, qui sont esseulés, qui ne s’appellent même pas eux-mêmes victimes et qui s’infligent une double peine, [celle] de protéger leurs bourreaux et de s’en vouloir d’être victimes. C’est pour ces filles, ces enfants et ces garçons que je prends la parole, pour leur dire qu’ils ne sont pas seuls, que moi je serai là et que j’assume. » Lundi soir dans un live de Mediapart diffusé en ligne, Adèle Haenel, combative, a fait entendre sa voix, parfois striée par l’émotion.

Pendant une heure, face à Edwy Plenel, elle est revenue sur l’enquête de la journaliste Marine Turchi publiée la veille sur le site d’information. Le fruit d’une investigation de sept mois, documentée, révélant les « attouchements » et le « harcèlement sexuel » que le réalisateur Christophe Ruggia aurait fait subir à la comédienne, qu’il a dirigée dans le film Les Diables, alors qu’elle était âgée de 12 à 15 ans (elle en a 30 aujourd’hui).

Le cinéaste, par l’intermédiaire de son avocat cité dans l’article, nie les faits qui lui sont reprochés. « Je suis choqué que Ruggia démente. Il faut reconnaître nos récits. Ça ne veut pas dire que vous n’avez plus le droit d’exister, mais vous devez reconnaître nos récits. C’est tellement violent de nous interdire même cette chose-là ! », s’est indignée, dans une colère contenue, Adèle Haenel, lundi soir.

« Un cheminement ultra-long » de 17 années

Parmi celles et ceux qui ont suivi la discussion en direct, ou qui l’ont rattrapée entre-temps, un grand nombre n’a pas manqué de dire, sur les réseaux sociaux, l’admiration que leur inspire la jeune femme, de saluer le courage dont elle fait preuve et d’applaudir ce qu’elle exprime avec conviction.

Elle explique ainsi pourquoi elle n’a pas envisagé de porter plainte. « Un viol sur dix qui aboutit a une condamnation en justice, ça veut dire quoi des neuf autres ? Ça veut dire quoi de toutes ces vies ? La justice doit se remettre en question de ce point de vue là. (…) C’est aussi pour ça que je passe par Mediapart. Il y a tellement de femmes qu’on envoie se faire broyer, soit dans la façon dont on va récupérer leur plainte, soit dans la façon dont on va disséquer leur vie (…) “Comment elle s’est habillée ? Qu’est-ce qu’elle a fait ? Qu’est-ce qu’elle a dit ?” (…) Arrêtons, quoi ! C’est pour elles que je fais ça aussi en grande partie. Il faut qu’on se regarde tous et qu’on considère que la justice, actuellement, n’est pas représentative de la société et ça, c’est un problème », estime Adèle Haenel.

La prise de parole de l’actrice sur ce qu’elle a vécu enfant n’arrive pas par hasard. « C’est un cheminement ultra-long » de 17 années, a-t-elle souligné lundi. « Il faut dire que le monde a changé. (…) Je dois le fait de pouvoir parler à toutes celles qui ont parlé avant, dans le cas des affaires  #MeToo, et qui m’ont fait changer de perspective sur ce que j’avais vécu », a-t-elle avancé, en espérant contribuer à son tour à « libérer d’autres paroles ».

« Cette enquête (…) me donne un élan de vie incroyable »

Cette année 2019 a été celle du déclic. Bien avant de se confier à Marine Turchi, en avril, Adèle Haenel avait pris la décision de parler publiquement de ce qu’elle a subi. Leaving Neverland, diffusé en mars sur M6, l’a bouleversée. Dans ce documentaire de Dan Reed, Jade Robson et James Safechuck, relatent les abus sexuels que Michael Jackson leur aurait fait subir dans l’enfance. La description de l’emprise que la star avait sur eux fait écho à ce qu’a vécu la jeune femme. Par ailleurs, elle a appris que Christophe Ruggia travaillait sur un nouveau film, avec deux adolescents, dont les personnages auraient les mêmes prénoms que les héros des Diables. Une information qu’elle a ressentie comme quelque chose « d’humiliant », « comme un dernier pied de nez pour faire comme si ça ne s’était pas passé ».

Sa rencontre avec la journaliste de Mediapart, qui travaille sur le sujet des violences sexuelles, est alors arrivée à point nommé. « Pour moi, cette enquête est extrêmement vitale. Cela me donne un élan de vie incroyable, qui ne se limite pas à moi-même, je pense », a assuré Adèle Haenel lundi soir.

Rétrospectivement, même si l’actrice était familière des déclarations engagées, féministes, sur la parité au cinéma ou le « male gaze » (regard masculin dominateur), on peut se demander si cette démarche intime n’est pas à l’origine de sa prise de position remarquée au dernier Festival de La Roche-sur-Yon, en octobre.

Invitée d’honneur de la dixième édition de l’événement, elle a profité d’une rencontre avec le public pour déclarer qu’elle a été « un peu vexée » de voir que J’accuse, le nouveau film de Roman Polanski, figurait dans la programmation. « Je pense que dans le contexte actuel, ce serait pas mal d’encadrer ce film d’un débat sur "Qu’est-ce que la différence entre l’homme et l’artiste ?", ainsi que sur la violence faites aux femmes, avait-elle suggéré. On est dans une structure où l’on est tous plus ou moins informé de ce que signifie la culture du viol. On peut en parler de manière structurelle et au moins ouvrir le débat pour que ça change. »

« Les monstres, ça n’existe pas »

L’actrice avait été entendue. Trois jours plus tard, une discussion sur « la question de la distinction entre l’artiste et son œuvre » avait été organisée à la dernière minute. Le directeur général du festival, Paolo Moretti, y laissait la parole à la journaliste Iris Brey, spécialiste de la représentation du genre au cinéma et dans les séries.

Lundi, Adèle Haenel a de nouveau évoqué l’affaire Polanski dans le live de Mediapart. « On parle d’une enfant qui a 13 ans et d’un homme adulte qui la force à avoir des relations sexuelles. Si ça ne s’appelle pas du viol, il y a un truc que je ne comprends pas, a-t-elle déclaré. (…) Comment est-ce que c’est possible que ça arrive ? Qu’est-ce qu’on a tous comme responsabilité collective pour que ça arrive ? » Et de poursuivre : « Les monstres, ça n’existe pas, c’est notre société, c’est nous, c’est nos amis, c’est nos pairs, c’est ça qu’on doit regarder. Et on n’est pas là pour les éliminer mais pour les faire changer. Il faut passer par un moment où ils se regardent, où on se regarde. (…) Si la société n’était pas aussi violente vis-à-vis des femmes, si on ne méprisait pas à ce point les violences faites aux femmes, la situation de Polanski [ne serait pas] emblématique d’une société dans laquelle une femme sur cinq – et je pense que c’est beaucoup plus que ça – est confronté à la violence faites aux femmes. »

Beaucoup d’observateurs affirment, au regard du témoignage d’Adèle Haenel, qu’il y aura un avant et un après. Daniel Schneidermann, par exemple, fait état, dans une chronique publiée ce mardi sur le site Arrêt sur images, de « cette rare impression, d’assister à un moment de basculement, au déroulement majestueux, implacable, de l’Histoire en train de s’écrire » et avance que sa prise de parole « fera date » dans l’histoire de l’émancipation des femmes en France et dans l’histoire des médias.

« Qui est entendu et qui ne l’est pas définit le statu quo »

Seul le temps permettra de mesurer l’ampleur de l’impact et des répercussions de la démarche de l’actrice. Lundi soir, la Société des réalisateurs de films (SRF) annonçait avoir « lancé la procédure de radiation de Christophe Ruggia » et en a profité pour exprimer « son soutien total, son admiration et sa reconnaissance à (…) Adèle Haenel, qui a eu le courage de s’exprimer après tant d’années de silence. Nous tenons à lui dire que nous la croyons et que nous en prenons acte immédiatement, sans nous dérober à notre propre responsabilité. »

La comédienne est consciente que sa notoriété – supérieure à celle de Christophe Ruggia – y est pour beaucoup dans le fait que sa parole est entendue et écoutée aujourd’hui. « Quand les filles qui portent plainte ou dénoncent des faits sont moins connues, on dit “Ah, elle voulait du travail” ou “Elle l’a bien cherché”, “Elles mentent pour se faire mousser”… On dénigre leur parole. Quelle violence !, a-t-elle souligné lundi dans le direct sur Mediapart. Je n’ai rien à gagner moi ce soir, si ce n’est le fait de dire que je crois en l’humanité, dans le réveil possible. »

Lors du débat sur « la question de la distinction entre l’artiste et son œuvre » au festival de La Roche-sur-Yon, Adèle Haenel avait saisi le micro pour lire un extrait de La Mère de toutes les questions, livre de l’autrice américaine Rebecca Solnit. « Qui est entendu et qui ne l’est pas définit le statu quo. Ceux qui l’incarnent, la plupart du temps au prix de silences extraordinaires pour eux-mêmes, se rapprochent du centre ; ceux qui incarnent ce qui n’est pas entendu ou ce qui attaque les bénéficiaires de ce silence sont poussés à la marge. En redéfinissant les voix qui comptent, nous redéfinissons notre société et ses valeurs. » Des mots qui prennent tout leur sens au regard des dernières déclarations d’Adèle Haenel, qui ne veut plus du statu quo.