Françoise Sagan, Marcel Proust, Stieg Larsson... Les œuvres posthumes peuvent-elles nuire à leurs auteurs?

LITTERATURE Cette rentrée littéraire a vu la sortie de livres posthumes de Françoise Sagan, Marcel Proust ou encore Julien Green, pour le meilleur, pour le pire, pour l'Histoire?

V. J.

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«Les quatre coins du coeur» sort en librairie quinze ans après la mort de Françoise Sagan.
«Les quatre coins du coeur» sort en librairie quinze ans après la mort de Françoise Sagan. — MYCHELE DANIAU / AFP

C'était la surprise de la rentrée littéraire, la sortie des Quatre coins du cœur, roman inédit et inachevé de Françoise Sagan décédée il y a 15 ans. Un coup éditorial, mais surtout une vraie manipulation et un faux livre posthume pour Marie-Dominique Lelièvre, journaliste et biographe de la romancière, qui évoque dans le JDD un texte nettoyé à coups de minuscules interventions et réécrit par un rewriter inconnu : « Une chose est sûre, le livre des éditions Plon n’est pas un livre de Françoise Sagan, ni de personne, d’ailleurs ».

« Plus le temps passe, moins les héritiers sont exigeants »

Les Quatre coins du coeur n’était pas la seule œuvre posthume publiée cette rentrée, qui a vu paraître également Le Mystérieux Correspondant et autres nouvelles inédites de Marcel Proust (Editions de Fallois). De quoi faire s’interroger Frédéric Beigbeder dans Le Figaro sur la pratique elle-même : « Il faut se méfier de la mort : elle nous fait écrire n’importe quoi. Dès qu’un écrivain n’est plus là pour l’empêcher, on exhume ses brouillons, on publie ses bribes, on farfouille dans ses fonds de tiroir. C’est l’inconvénient de la gloire posthume : plus le temps passe, moins les héritiers sont exigeants. » On peut citer L’Original de Laura, roman que Vladimir Nabokov n’a jamais terminé et qu’il voulait voir détruit après sa mort, mais que son fils a fini par publier en 2009.

Pour le grand public ou pour les fans

Selon Louis-Henri de la Rochefoucauld, journaliste au magazine Lire, le problème est moins la sortie d’écrits posthumes en soi que la volonté d’un éditeur d’en faire à tout prix un événement incontournable, grand public : « Si Les Quatre coins du cœur avait été présenté comme un écrit pour les fans, les passionnés, personne n’aurait rien trouvé à redire. C’est le cas avec Proust : il s’agit de manuscrits, de notes, destinées à une niche, des universitaires. » Le journaliste fait le parallèle avec la musique, où inédits et faces B sont fréquentes, et font partie du business. « Si le lecteur s’attend à lire un roman de Marcel Proust avec Le Mystérieux Correspondant, il sera déçu, ne comprendra rien. De même que Les Quatre coins du cœur n’est pas le roman idéal pour commencer l’œuvre de Sagan. Il est inégal, inabouti, mais reste meilleur que bien des nouveaux romans sortis cette rentrée. »

Préparer son œuvre posthume

Tiré à d’abord à 60.000 exemplaires, puis poussé à 100.000, le « nouveau » Sagan est un succès de librairie. Mais deviendrait-il un classique ? La réception critique semble indiquer que non, mais certaines œuvres posthumes le sont devenues, « à l’instar du recueil Contre Sainte-Beuve, toujours de Proust, publié en 1954, 30 ans après sa mort », précise Louis-Henri de la Rochefoucauld. Au sujet de la saga Millénium créée Stieg Larsson mais publiée après sa mort, et ensuite reprise par David Lagercrantz, le journaliste reprend sa métaphore musicale : « C’est comme si les Beatles tournaient encore aujourd’hui, mais avec seulement Ringo Starr et trois nouveaux musiciens. Je préférerais toujours la découverte d’inédits des années 60. »

La solution ? Préparer son œuvre posthume. C'est le cas de Julien Green et son journal intégral publié cette rentrée, mais aussi peut-être d’Amélie Nothomb. « Elle sort un livre chaque année, mais en écrit plusieurs, c’est connu, commente le journaliste littéraire. Alors, qui sait, même après sa mort, on aura peut-être un inédit d'Amélie Nothomb par an, pendant 40 ans. »