Festival de La Roche-sur-Yon : Quand les films interrogent le contrecoup des drames et attentats

CINEMA Plusieurs films présentés au 10e Festival de La Roche-sur-Yon la semaine passée, se déroulaient dans la période suivant des événements traumatisants

Fabien Randanne

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Image extraite du film Reconstructing Utoya.
Image extraite du film Reconstructing Utoya. — Vilda Bomben Film AB
  • La 10e édition du Festival internationale du film de La Roche-sur-Yon a pris fin ce dimanche.
  • Parmi les films programmés, plusieurs abordent les contrecoups d’événements tragiques.
  • « Collective », « Hellhole » et « Reconstructing Utoya », qui figurent au palmarès, approchent cette thématique de manières bien différentes.

Des tragédies et leurs contrecoups. Hasard de la programmation, trois œuvres présentées au Festival international du film de La Roche-sur-Yon​ (Vendée), qui s’est refermé dimanche, abordaient à leur manière la période suivant des événements traumatiques.

Collective, qui a décroché le prix spécial du jury de la compétition internationale, se déroule dans les semaines qui ont suivi l’incendie, en octobre 2015, d’une boîte de nuit de Bucarest (Roumanie). Le soir même, le drame a fait 27 morts et quelque 150 blessés. Il a aussi déclenché d’importantes manifestations liant les affaires de corruption impliquant le pouvoir en place à la mauvaise gestion de la catastrophe. En conséquence, le Premier ministre de l’époque et son gouvernement ont démissionné.

« On a filmé sans savoir ce qu’on filmait »

C’est à ce moment-là que commence le documentaire d’Alexander Nanau. Le réalisateur suit une équipe de journalistes sur le point de révéler un scandale sanitaire vertigineux : plusieurs victimes de l’incendie sont décédées à l’hôpital, portant le bilan à 64 morts, et un grand nombre d’entre elles ont succombé à des infections nosocomiales qui auraient pu être évitées.

Collective enchaîne les rebondissements et révélations qu’un scénario de fiction n’oserait imaginer par crainte de ne pas être crédible. « On a filmé sans savoir ce qu’on filmait, a expliqué Alexander Nanau à 20 Minutes. Rapidement, tout s’est accéléré et a abouti à révéler tout un système de corruption. » Il met en lumière toutes les failles et limites du système de santé roumain, qui n’a que guère évolué depuis la fin du tournage.

Le cinéaste aimerait que son documentaire, qui sortira début 2020 en Roumanie, impulse un changement. « J’espère que les gens vont comprendre comment les choses marchent, comment la société fonctionne, que certains spectateurs comprendront que s’ils veulent une société normale, ils doivent s’impliquer. Il faut aller voter, par exemple. Tout dépend de nos actions. Il ne faut plus faire semblant de ne pas voir. »

« Les attentats ont cristallisé la distance entre les gens »

Dans la compétition Nouvelles Vagues, dédiée aux films « qui ont le goût du risque », dixit l’organisation, Hellhole a décroché le Prix du jury. Le réalisateur belge Bas Devos y suit trois personnages – un médecin flamand, un lycéen maghrébin et une traductrice italienne du Conseil de l’Europe – dans la ville de Bruxelles, après les attentats qui ont fait 32 morts en mars 2016. Le drame en lui-même n’est jamais évoqué – on ne sait d’ailleurs si les protagonistes ont vécu de près les attaques à l’aéroport ou dans le métro.

« Ce n’est pas un film sur les attentats, mais l’instantané d’une ville, a expliqué le cinéaste qui a commencé son projet avant que le terrorisme endeuille la capitale de la Belgique. Je voulais faire un film sur ce que je voyais autour de moi, c’est-à-dire des gens très différents, et je me suis posé la question de ce que nous partageons en dehors de cet espace, de savoir si l’on a besoin d’un truc commun – Je pense que oui. Je me suis lancé dans un scénario à partir de trois personnes que j’ai rencontrées à Bruxelles. Les attentats qui sont survenus ensuite n’ont fait que cristalliser cette distance entre les gens. »

Hellhole est donc l’exploration de trois destins et d’autant de solitudes, scrutées par une caméra qui place constamment le spectateur en position de voyeur, sans que cela soit vraiment inconfortable. En montrant une humanité groggy et repliée sur elle-même, le film prend le parti du constat pessimiste.

Catharsis

Tout le contraire du documentaire Reconstructing Utoya, également présenté en « Nouvelles Vagues » et récompensé du Prix Trajectoires BNP Paribas remis par un jury de lycéens et lycéennes. L’attaque terroriste d’Anders Breivik sur l’île d’ Utoya (Norvège), en juillet 2011, avait fait 62 morts. Sept ans plus tard, le réalisateur Carl Javér a proposé à quatre jeunes survivants de reconstituer les événements tels qu’ils les ont vécus, en dirigeant des adolescents jouant leurs rôles sur un plateau de cinéma.

Le dispositif, présenté ainsi, peut sembler sordide, mais il participe à la catharsis de ceux qui ont vécu la tragédie et met implicitement en avant la force de la parole. Sans minimiser l’horreur, le film est tourné vers la vie, l’énergie de la jeunesse et a des vertus que l’on ose qualifier de réconfortantes.

Le palmarès

La dixième édition du Festival international du film de La Roche-sur-Yon s’est terminée ce dimanche, avec la remise des différentes récompenses. Le jury de la compétition internationale a attribué son Grand prix à Vitalina Varela du Portugais Pedro Costa et son Prix spécial à Collective, documentaire du réalisateur allemand Alexander Nanau. Le jury de la compétition « Nouvelles Vagues » a primé ex aequo X & Y de la Suédoise Anna Odell et Hellhole du Belge Bas Devos. Une mention spéciale a été décernée à Cavalcade, court-métrage de l’Autrichien Johann Lurf. Le Prix Trajectoires, attribué par des lycéens, est allé au documentaire scandinave Reconstructing Utoya. Le Prix du public a quant à lui récompensé Abominable, le film d’animation de Jill Culton présenté en séance spéciale (et pour lequel les jurys ne pouvaient pas voter).