FIAC 2019 : Barbe à papa ou citrouille géante... Pourquoi l'art contemporain est-il souvent ludique ?

RIGOLO Dans le cadre de la Foire internationale d'art contemporain 2019, le public pourra voir une citrouille géante ou une machine à barbe à papa en plein air

Mathilde Loire

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La citrouille géante de Yayoi Kusama est installée place Vendôme pour la Fiac.
La citrouille géante de Yayoi Kusama est installée place Vendôme pour la Fiac. — Yayoi Kusama/GINIES/SIPA
  • A l’instar de l’œuvre de Vivien Roubaud, une machine de barbe à papa géante, de nombreuses œuvres de la Fiac sont faites pour amuser le public.
  • L’art s’est emparé depuis longtemps de cette dimension ludique et participative pour attirer le public, et le faire s’interroger.
  • Avec le développement de réseaux sociaux, ces œuvres d’art faciles et amusantes ont encore gagné en popularité.

Les machines tournent, tournent, emportent le sucre dans leur mouvement mécanique. Peu à peu, des nuages de barbe à papa géants s’élèvent dans l’espace, dans un mouvement serpentin. Les passants spectateurs, adultes comme enfants, les observent, les attrapent, les goûtent. Certaines volutes de barbe à papa continuent de s’élever, hors de portée, alors que les rires résonnent sous la halle du Cent-Quatre, le centre culturel du nord de Paris.

Cette scène se déroule en décembre 2017. La « machine à barbe à papa géante » s’appelle Flux d’airs, four centrifuge, sableuse, atmosphère protégée, courants électriques, sucre cristal. Cette installation de l’artiste contemporain Vivien Roubaud était présentée de décembre 2017 à mars 2018 dans le cadre de l’exposition Les Faits du hasard au Cent-Quatre. Il en présente une nouvelle version cette année, une œuvre montée sur roulette intitulée Sucre Cristal n° 3, écoulement laminaire, courant alternatif, atmosphère modifiée. Après avoir déambulé dans les rues de Paris pour Nuit blanche, puis avoir été présentée à Saint-Denis pendant l’événement KM7, « l’œuvre » de Vivien Roubaud passe quatre jours devant le Grand Palais à Paris à l’occasion de la Foire internationale d'art contemporain (Fiac), du jeudi 17 au dimanche 20 octobre 2019.

Œuvres ludiques et participatives

L’artiste travaille les matériaux et les objets de nos vies, et en détourne les fonctions utilitaires pour recréer des phénomènes triviaux. Sa « sculpture composée de machines industrielles et de pièces mécaniques » issues de sableuses et de fours centrifuges, est une œuvre « à la fois ludique et participative », peut-on lire sur le site de Nuit blanche. Ce n’est pas la seule œuvre ludique, immersive ou participative présentée dans le cadre des programmes de rayonnement dans l’espace public de la Fiac Hors-les-Murs. Ainsi, la citrouille géante de Yayoi Kusama, artiste connue pour ses œuvres immersives, installée place Vendôme, est déjà la plus photographiée de toutes. Non loin de la machine de Vivien Roubaud, les promeneurs pourront aussi grimper sur le dos d’une chauve-souris géante en bronze de Johan Crete.

L’art contemporain se fait souvent ludique et participatif, en particulier lorsqu’il est exposé dans l’espace public. « Dans le ludisme, il y a une part d’interactivité et d’immersion », explique Alexia Guggémos, critique d’art, conservatrice du Musée du sourire et autrice de L’histoire de l’art pour les nullissimes. Ce n’est pas un mouvement nouveau. « La notion de jeu dans l’art émerge au début du XXe siècle avec le surréalisme et le dadaïsme. Il y a alors cette idée que le participatif, le fait d’être ensemble et d’en tirer une expérience, fait œuvre commune. » Les avant-gardes artistiques des années 1960 se tournent elles-aussi vers le jeu. « Certains artistes ont cherché à sortir de l’hermétisme de l’art et notamment celui de la peinture. Le jeu leur servira de modèle pour expérimenter un art qui soit une expérience directe, vécue, et non plus une représentation », écrit l’artiste et poète Florent Schmitt dans « L’art comme jeu (x) », un article publié dans le numéro 23 de la revue ¿Interrogations ?. Le jeu sert alors à se détacher des codes établis en questionnant la place du spectateur.

Créer des expériences

Toutefois, « depuis les années 1990, la participation en art est si présente dans le paysage contemporain que sa portée s’efface au profit des velléités et des discours propres à chaque artiste, tant et si bien qu’elle ne semble plus constituer un motif d’étonnement », selon Julien Verhaeghe, docteur en Esthétique, sciences et technologies des arts de l’Université Paris 8 dans De la jouabilité de l’art en tant que dispositif du contemporain, publié dans la revue Interfaces numériques. « L’art ne s’avère plus seulement ludique en soi, quels que soient ses modes d’apparition et les époques qui l’accueillent. Désormais, et plus que jamais, l’art incorpore dans ses diverses manifestations des dispositifs empruntant au jeu son vocabulaire, quand ce n’est pas l’inverse qui se produit. »

Le thème du jeu est en effet très récurrent dans l’art contemporain européen. En 2015, le Centre Pompidou prolongeait son Nouveau festival sur trois mois, avec la relation entre art et jeu comme fil rouge. L’an dernier, le Palais de Tokyo installait une maison de poupée grandeur nature sur sa façade, pour l’exposition Encore un jour banane pour le poisson-rêve. « L’une des tendances actuelles est de créer des expériences, de viser le public pour susciter des émotions », souvent avec des œuvres qui évoquent l’enfance, constate Alexia Guggémos. La tendance est également aux œuvres « médiagéniques », qui feront de belles photos sur les réseaux sociaux. La citrouille de Yayoi Kusama réunit ces deux aspects. « C’est surtout une œuvre "facile" qui permet au grand public de s’approprier la Fiac. J’aime les œuvres dans les espaces publics qui créent de l’émerveillement. »

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FIAC HORS LES MURS | We are inaugurating Yayoi Kusama’s carte blanche at the Place Vendôme tonight! Now it’s your turn to visit this installation, with special help from Ecole du Louvre students who will give you the keys to understanding the artwork from Thursday to Sunday! Thanks to @mirabaudgroup, sponsor of FIAC Hors les Murs Place Vendôme, and CSIG for their support of the production of the artwork.⠀⠀⠀⠀⠀⠀⠀⠀⠀ ⠀⠀⠀⠀⠀⠀⠀⠀⠀ Nous allons inaugurer la carte blanche de Yayoi Kusama à la Place Vendôme ce soir ! Maintenant c'est à vous de visiter cette installation, avec l'aide des étudiants de l'Ecole du Louvre qui vous donneront les clés pour comprendre l'œuvre de jeudi à dimanche ! Merci à @mirabaudgroup, partenaire de FIAC Hors les Murs Place Vendôme, et CSIG pour leur soutien à la production de l’œuvre.⠀⠀⠀⠀⠀⠀⠀⠀⠀ •⠀⠀⠀⠀⠀⠀⠀⠀⠀ Image: Yayoi Kusama, “Life of the Pumpkin Recites, All About the Biggest Love for the People”, 2019⠀⠀⠀⠀⠀⠀⠀⠀⠀ Installation view, FIAC Hors les Murs, Place Vendôme, Paris⠀⠀⠀⠀⠀⠀⠀⠀⠀ Courtesy @otafinearts, @davidzwirner, and @victoriamirogallery. © YAYOI KUSAMA⠀⠀⠀⠀⠀⠀⠀⠀⠀ ⠀⠀⠀⠀⠀⠀⠀⠀⠀ Photography © Marc Domage⠀⠀⠀⠀⠀⠀⠀⠀⠀ ⠀⠀⠀⠀⠀⠀⠀⠀⠀ #FIAC #FIAC2019 #FIACHORSLESMURS #placevendome #yayoikusama #victoriamiro #otafinearts #davidzwirner #mirabaud #loveandfit #loveandfitbycsig

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« Les expositions hors-les-murs permettent aux Œuvres de se déployer »

Si l’importance du ludique dans l’art contemporain n’est pas nouvelle, la place des réseaux sociaux est plus récente. « Les photos des œuvres sont partagées avec des milliers d’internautes. Les artistes n’ont pas changé, mais l’émotion a une résonance plus immédiate et plus puissante », affirme Alexia Guggémos. La spécialiste d’art contemporain note aussi l’importance de l’intention poétique dans les œuvres actuelles. « Cela nous permet de plonger dans un imaginaire. Et les expositions hors-les-murs permettent aux œuvres de se déployer, de trouver une résonance encore plus large. »

Alors, quel est le but de ces approches ludiques ? « Cela sert notamment à capter l’attention du public, et à rendre l’art moins élitiste », estime Alexia Guggémos. Le jeu influe sur l’œuvre ou la performance, mais aussi sur la réception du public. Le spectateur qui agit sur l’œuvre, l’active ou s’en sert passe du statut d’observateur à celui d’acteur. « Ce qui est très contemporain, c’est de décloisonner les frontières. » Ce que fait justement Vivien Roubaud, en donnant une dimension poétique à des machines et des « objets qui nous font vivre ». « Partir d’éléments que les gens connaissent est une démarche assez courante, rappelle la critique d’art. Mais cet artiste est dans l’animation : aujourd’hui, tout est mouvement. Faut que ça bouge ! »