Cœur de Pirate : « Avoir de la visibilité me permet de parler en faveur des causes qui me concernent »

INTERVIEW La chanteuse, qui participe au projet « Back dans les bacs » qui sort ce vendredi, a parlé musique, coming-out et Twitter avec « 20 Minutes »

Propos recueillis par Fabien Randanne

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Coeur de Pirate dans le clip de sa reprise de
Coeur de Pirate dans le clip de sa reprise de — E47 Records
  • Cœur de Pirate chante une reprise de Femme like you, le tube de K.Maro, dans le cadre de l’album Back dans les bacs qui sort ce vendredi.
  • Ce morceau prend une dimension queer avec la chanteuse québécoise qui a fait son coming-out pan en 2016.
  • « Il est important d’utiliser sa plateforme publique pour faire le bien », affirme l’artiste à 20 Minutes.

« Donne-moi ton cœur, baby, ton corps, baby… » Il y a quinze ans, K. Maro faisait danser une partie de la France – et hérissait les poils de l’autre avec Femme like you. Un morceau aujourd’hui repris par Cœur de Pirate sur l’album Back dans les bacs qui sort ce vendredi. Cet opus, sur lequel des artistes livrent leurs versions de tubes des années 1990 et 2000, était un bon prétexte pour rencontrer la chanteuse québécoise. Avec elle, 20 Minutes a parlé musique, mais aussi de son coming-out d’il y a trois ans et de sa ligne éditoriale sur Twitter…

Comment en êtes-vous venue à reprendre « Femme like you » ?

Cyril Kamar [alias K. Maro] m’a demandé si je voulais faire partie du projet Back dans les bacs. J’ai grandi au Québec, donc la plupart des chansons que les gens de mon âge ont connu à cette époque-là en France, je ne les connais malheureusement pas. Mais Femme like you est pour nous aussi le tube d’une génération, comme en France. Cyril m’a dit : « Pas de problème, tu fais ce que tu veux ». Et j’ai fait ce que j’ai voulu : une chanson un peu triste, au piano. Je n’ai rien changé aux paroles d’origine, mais ça lui a donné un autre sens.

Un sens très queer, souligné par le clip qui montre la rencontre amoureuse de deux femmes…

Cette chanson, qui était un duo à la base et tombait dans une narration hétéronormative, je l’ai transformée en une chanson qui parle, à ma façon, de mon orientation, puisque je suis pansexuelle [la pansexualité signifie une attirance sans distinction de genre]. Je pense que les gens ont pu se retrouver là-dedans.

Vendredi dernier, à l’occasion de la Journée du coming-out, vous avez écrit sur Twitter que vous ne regrettiez pas d’avoir fait le votre…

Les gens me demandent souvent si je regrette. Je ne vois pas pourquoi je regretterais, ça m’a permis d’ouvrir une conversation, non seulement pour moi mais aussi pour beaucoup de gens. Quand j’ai employé le terme « queer », beaucoup ne savaient pas ce que cela voulait dire. Les personnes concernées avaient aussi un modèle pour expliquer à leurs proches : « Ben voilà, je suis comme ça, comme Cœur de Pirate ».

Vous écrivez aussi que cela « a permis à des gens de se sentir safe [en sécurité, libres d’être eux-mêmes] » à vos concerts. Vous avez ressenti cela auprès de votre public ?

Oui, carrément. Des gens me le disent aussi et m’expliquent avoir rencontré leur copine ou leur copain à l’un de mes concerts. C’est juste trop beau, ça peut donner de belles histoires, c’est pas mal ! (sourire)

Vous avez été la cible de commentaires homophobes, virulents…

A l’époque, je voyais un peu passer les commentaires. Aujourd’hui, je m’en fous. Le message positif est plus fort que le message négatif, je ne me laisse pas affecter par ça.

Vous diriez que votre conscience politique s’est accentuée à cette période-là ?

Oui. Il est important d’utiliser sa plateforme publique pour faire le bien. Pendant longtemps, je pensais que ce n’était pas ma place, parce que j’étais juste une chanteuse. Mais au final, avoir de la visibilité me permet de parler en faveur des causes qui me concernent. Cela ne sert à rien d’utiliser son privilège à ce niveau-là uniquement pour travailler pour soi, je pense qu’il faut essayer d’aider à sa façon.

Les Québécois sont-ils davantage ouverts d’esprit que les Français ?

Il y a des gens très ouverts, d’autres très fermés et d’autres qui sont ambivalents. Je pense que c’est partout pareil. Maintenant, de toute façon, avec Internet, tout est connecté (rires).

En 2014, votre compatriote Xavier Dolan avait fustigé la Manif pour tous, estimant que la France était « en retard ». Récemment, une manifestation contre « la PMA pour toutes » s’est tenue à Paris. Qu’est-ce que ça vous évoque ?

Je ne suis pas Française donc je ne veux pas parler à la place des Français mais je trouve ça quand même fou. Ça me fait beaucoup de peine qu’encore aujourd’hui des gens aient des choses à dire sur ce qui ne les concerne pas. Mais ce sera toujours comme ça, malheureusement. C’est aux gens de lever la voix pour éteindre celles de gens qui peuvent nous nuire.

Dans votre dernier album, « En cas de tempête ce jardin sera fermé », vous parliez de choses très personnelles, ce qui vous a valu des critiques limite insultantes…

C’est arrivé une fois [au sujet de sa chanson Je veux rentrer dans lequel elle évoquait le viol conjugal dont elle a été victime]. Ils [les journalistes] font ça pour susciter une réaction. Cela ne me dérange pas, je sais ce qui m’est arrivé, cela m’a fait du bien d’en parler, des personnes m’ont aussi dit que ça leur avait fait beaucoup de bien que j’aborde le sujet… Cela ne m’a pas du tout affecté parce que j’ai fait ce que j’avais à faire.

C’est à peu près à cette période que vous avez commencé à accentuer vos punchlines sur Twitter, non ?

Oui. Maintenant, des gens viennent me féliciter dans la rue pour mes tweets, je trouve ça très drôle. J’en avais marre que les gens me prennent toujours au premier degré donc pourquoi ne pas faire plein de blagues sur les Internets ? Comme ça les journalistes ne sauraient plus quoi reprendre pour leurs clickbaits [les articles sensationnalistes censés inciter les internautes à cliquer pour les lire].

La presse québécoise, sans doute davantage que la française, s’intéresse à votre vie privée. Vous le vivez comment ?

Parfois, je fais des blagues que les journalistes reprennent au premier degré et ils se font des clics avec ça. Ça ne me dérange pas, je trouve ça hilarant.

Dans votre bio Twitter, vous vous présentez comme « La fille que t’écoutais quand t’étais enfant mais qui est toujours là ». Les enfants d’hier sont votre public d’aujourd’hui ?

Ce qui est cool avec Twitter, c’est que tu as des communautés de stans [d’ultra-fans], de personnes qui ont grandi avec ta musique, qui, au début, avaient 10 ans et en ont aujourd’hui 20. Ce sont de jeunes adultes remarquables. Mais vraiment, je le dis constamment. Je trouve tellement cool que les gens qui m’écoutent soient des personnes merveilleuses. Je les vois, je leur parle, je suis proche de certains, parfois je donne des billets pour mes concerts parce qu’ils n’ont pas l’argent pour se les payer et ça me fait plaisir de les mettre sur la liste… C’est important de cultiver cette relation avec les fans parce que ce sont eux qui me gardent en vie d’une certaine façon. Je tiens à eux énormément.

L’an prochain, vous serez en tournée au Canada, mais vous avez dû reporter les dates prévues en France…

Oui, je suis sous contrat avec La Voix [la version québécoise de The Voice], donc j’ai du reporter certaines dates en France et j’en suis désolée, ce n’était pas prévu.

Coach de « La Voix », cela va être une vibration différente de celle de jurée de « Nouvelle Star » ?

Cela va être un concept différent et je pense que je me sentirais plus à ma place. Je trouve ça cool de pouvoir vraiment coacher des gens. Il y a cinq ans, je n’aurais peut-être pas accepté, en me disant que je n’avais pas assez d’expérience. Aujourd’hui, j’ai peut-être un peu plus de trucs à dire à des personnes plus jeunes qui veulent percer dans le métier. Mais je veux le faire de manière très humble.

Nostalgie…

Le projet de Back dans les bacs (E.47 Records) ? Nous replonger une quinzaine d’années en arrière, à une époque où Facebook n’existait pas, où les téléphones portables étaient aussi épais qu’un livre de poche et où les CD se vendaient encore… Une quinzaine d’artistes reprennent, à leur manière des tubes des années 1990 et 2000 : Corine s’essaye à Je danse le mia d’IAM, Madame Monsieur à La boulette de Diam’s tandis qu’Alex Beaupain revisite Shame on you d’Ophélie Winter et Shy’m Simple et Funky d’Alliance Ethnik.