Les tulipes de Koons ont tout pour déplaire aux amateurs d'art, mais ravissent Instagram

ART CONTEMPORAIN Le « Bouquet de Tulipes » de Jeff Koons sera l'une des oeuvres les plus photographiées lors de la Fiac de Paris

Laura Klein

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Le Bouquet de Tulipes de Jeff Koons, à Paris
Le Bouquet de Tulipes de Jeff Koons, à Paris — SEVGI/SIPA

Dix jours après l’inauguration en grande pompe, en compagnie notamment d’Anne Hidalgo, du Bouquet de tulipes de Jeff Koons, et malgré un temps qui pousse à la mélancolie, les jardins du Petit Palais ne se font pas bouder. Devant l’imposante œuvre de 12 mètres de haut, touristes et Parisiens affluent, et s’arrêtent quelques minutes pour voir de plus près le nouveau scandale de l’artiste américain, connu pour ses œuvres aussi contemporaines et… problématiques. « Pas incontournable, mais ça vaut le détour » lance un passant… « C’est l’artiste qui fait venir », pas l’œuvre selon Maryse, de passage à Paris. N’empêche, depuis son dévoilement, le Bouquet de Tulipes est une star… sur Instagram, où on peut voir l’œuvre déjà très partagée, avec son propre hashtag, sous tous les angles.

A partir de jeudi, c’est un nouveau public qui va défiler devant les tulipes. Alors que s’ouvre la Foire internationale d’art contemporain (Fiac) de Paris, l’œuvre de Jeff Koons est opportunément placé à proximité du Grand Palais, où se tient la foire, et sur le chemin de l’exposition d’œuvres monumentales installées dans le jardin des Tuileries. Les tulipes de Koons feront donc partie des incontournables de la Fiac. Et pourtant, l’œuvre, autant que son auteur, ne font pas l’unanimité (litote).

Une œuvre avec un sens

Le nom de Jeff Koons est en effet associé à de nombreux faits divers dans le monde de l’art, mêlant plagiats, pornographie et records de prix de vente. En janvier 2018, une trentaine de personnalités politiques, artistiques, professionnels de l’art avaient signé la tribune « Non au cadeau de Jeff Koons ». Les signataires dénonçaient un symbolisme sous couvert d’opportunisme qui n’a aucun rapport avec le message officiel, à savoir un hommage aux victimes des attentats de 2015, et de manière plus générale contre la barbarie.

Cette tribune, vive de critiques, ne fut pas la seule, de nombreux articles dénoncent depuis trois ans la laideur de cette œuvre, comme Benjamin Sutton dans un article pour Hyperallergic, ou encore une pétition lancée par Espace35A opposée fermement à son installation et réunissant plus de 8.500 signatures. Et à chaque fois, la « signification » de l’œuvre est sujette à débats. Le Bouquet de tulipes a un message officiel, rendre hommage aux victimes des attentats du 13 novembre 2015. Le bouquet de 12 tulipes n’en contient ainsi que 11, pour signifier la perte de la France face à la barbarie.

Les tulipes de la colère

Jeff Koons s’est confié sur « cette idée de perte, même si mon bouquet veut dire mon soutien, mon réconfort aux Français ». Pour Jane Hartley, ex-ambassadrice américaine à qui l’on doit l’idée de départ de ce cadeau, l’œuvre représente « un soutien visible » des États-Unis à la France. L’artiste a aussi évoqué « l’inversement » du don ; cette main tendue n’est en effet pas sans rappeler celle de la Statue de la liberté offerte par la France pour le centenaire de l’indépendance des États-Unis. Problème, le don n’en était pas vraiment un… Si l’idée de Jeff Koons est gratuite, la construction et l’installation de celle-ci ont coûté plusieurs millions d’euros. Après de nombreuses rumeurs, la ville de Paris a annoncé que l’œuvre avait été financée par le mécénat privé, en revanche son installation et son entretien seront pris en charge par la ville de Paris.

Et ces polémiques ne se sont toujours pas éteintes. Les couleurs pâles (une référence aux fleurs impressionnistes de Monet et aux fleurs rococo de Boucher et Fragonard selon Koons) et la forme de ces tulipes déplaisent. Certains y voient un emblème de l’art industriel et spéculatif, une œuvre à destination des seuls acteurs de l’hyperluxe. Dans L’Obs, le philosophe Yves Michaud, parle même d’une « sculpture à caractère pornographique (…) onze anus montés sur tiges. »

Moi et les tulipes

Grâce à toutes ces polémiques et spéculations, mêlant tous les fragrances du parfum de scandale, Jeff Koons a réussi (involontairement ?) à faire de sa sculpture le centre des attentions au moment où Paris devient, pour quatre jours, la capitale mondiale du marché de l’art. « C’est une œuvre qui aveugle le public, elle veut dire autre chose, ils ne se rendent pas compte, la Mairie de Paris s’est fait piéger » explique ainsi Jacques, amateur d’art venu photographier la sculpture pour « montrer la laideur déposée dans le jardin. » Et il est loin d’être le seul. Tout comme les critiques ont fait monter en flèche la cote de Jeff Koons sur le marché de l’art ces 30 dernières années, les polémiques sur une œuvre comme le Bouquet de tulipes attirent forcément les instagrameurs.

La mairie de Paris réalise un exploit en faisant venir des personnes en masse, dans un square auparavant désert. Sur place, les commentaires fusent comme autant de hashtags possibles : « Apologie du fist-fucking », « œuvre sexuelle », « médiocrité artistique », « jouet playmobil » mais aussi « coloré », « joli », ou « joyeux feu d’artifice ». Sur Instagram, les photographes rivalisent d’originalité pour saisir les tulipes, variant les arrière-plans, les angles… Et les pages des hashtags #bouquetoftulips, #jeffkoonstulips ou #bouquetdetulipes forment des feed tout aussi esthétiques et travaillés que l’œuvre de Koons.