Soprano : « Je fais de la politique avec ma musique, et c’est l’humanisme »

« 20 MINUTES » AVEC Invité de notre rendez-vous hebdomadaire, le rappeur Soprano remplit ce week-end deux stades Vélodrome à Marseille, et revendique sa manière de faire de la politique, à travers ses textes

Propos recueillis par Mathilde Ceilles

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Soprano lors de son dernier concert au Vélodrome
Soprano lors de son dernier concert au Vélodrome — Coster Tabibou
  • Tous les vendredis, 20 Minutes propose à une personnalité de commenter un phénomène de société, dans notre rendez-vous « 20 Minutes avec… »
  • Ce vendredi et ce samedi, le rappeur marseillais Soprano se produit deux soirs de suite en concert au Vélodrome.
  • Une consécration pour cet artiste de musique urbaine qui, s’il reconnaît faire du rap non violent, assume toutefois d’être politiquement engagé.

C’est un moment historique pour le rap, et pour l’homme, modeste Marseillais des quartiers Nord devenu superstar. Ce vendredi et ce samedi, Soprano remplit deux stades Vélodrome d’affilée, dont un concert diffusé en direct sur TMC. Malgré des textes résolument positifs quand certains rappeurs, eux, promettent des octogones, Soprano se défend de faire de la musique gentillette et sans vague. Auprès de 20 Minutes, le rappeur revendique sa manière de faire de la politique et se veut le porte-voix des quartiers populaires.

N’est-ce pas un symbole pour vous de remplir le Vélodrome, quand on sait le mal qui a été dit dans le passé du rap ?

Depuis le début de ma carrière, je voulais casser ces clichés-là. C’est un grand mot la musique urbaine ! Il y en a qui sont caillera, d’autres poétiques, il y a des lovers, d’autres plus engagés sociétalement parlant… Donc je trouve que c’est dommage de réduire tous ces jeunes qui font cette musique-là à une seule branche qui est la violence et les clichés que les gens ont des jeunes des quartiers.

Mais justement, ce qui se passe entre Kaaris et Booba, l’octogone, ne continue-t-il pas à véhiculer des clichés sur le rap ?

Mais il y a aussi Maître Gims qui a rempli le stade de France ! Il y a BigFlo et Oli qui vont faire un concert au Zénith de Toulouse et qui vont reverser toutes les recettes à une association ! Il se passe des trucs positifs quand même ! Après, un mec comme Booba, il a toujours été là-dedans et il n’a pas changé.

Et que répondez-vous à ceux qui disent que vous ne faites plus du rap ?

C’est simplement parce que je ne parle pas mal. Aujourd’hui, un rappeur, il faut qu’il dise qu’il a vendu de la drogue. Il faut qu’il dise qu’il est méchant, qu’il insulte les mères, les femmes. Moi, je ne suis pas comme ça ! Je suis un père de famille, un mari. J’ai quarante ans et des responsabilités. J’essaie d’être le plus vrai possible. Je n’ai jamais été un vendeur de drogue. Mais moi, je trouve que, à la base, le rap, c’était pouvoir parler des problèmes de société. A la base, le rap, c’était pas la violence.

Avant, un rappeur qui parlait de shit, c’était pour dire « Stop la drogue ! ». Aujourd’hui, un jeune, quand il rappe, la première chose qu’il dit, c’est que c’est un vendeur de shit. Il y a des jeunes pour qui c’est normal de faire chouf [guetteur] toute leur vie. Ça veut dire que, très tôt, ils arrêtent l’école. Très tôt, les parents ont perdu l’autorité sur leurs enfants.

C’est pour ça que moi, j’essaie quand même d’envoyer un message positif. Leur montrer qu’un mec qui vient des quartiers peut faire quelque chose sans être obligé de penser obligatoirement au trafic. Aujourd’hui, ce qui est malheureux, c’est qu’il y a vraiment deux mondes en fait, en particulier à Marseille. Il y a un côté de Marseille qui est magnifique. C’est super beau et les touristes arrivent. Et il y a un autre Marseille, avec des jeunes qui sont totalement coupés de la réalité du centre-ville et de l’autre côté de Marseille.

En parlant de Marseille – vous qui dites vous méfier de la politique –, pourquoi avoir signé la tribune du Monde très critique envers son maire Jean-Claude Gaudin après l’effondrement de la rue d’Aubagne ?

Je me méfie de la politique, je fais de la musique. Mais là, ce n’était pas pareil. C’était pour que les familles comprennent que je les soutiens. C’est important de le montrer dans cet événement malheureux. Parce que franchement, imaginez que, quand même, un bâtiment qui tombe… On ne peut pas être gentillet, rester comme ça alors qu’on sait très bien – et ça fait des années – que tous ces bâtiments sont dans cet état.

On est à Marseille, la deuxième capitale de France ! L’endroit où il y a le plus de touristes en France ! Comment des familles peuvent-elles vivre dans ce genre de conditions ? Oui, bien sûr que j’ai signé. Mais c’était surtout pour appuyer sur le fait que les familles sont soutenues. On sait ce qui se passe, on fait au mieux, on ne peut pas changer le monde… Mais au moins, on les soutient, ça leur donne de la force.

Oui, mais la tribune ne parlait pas vraiment de ça. C’était une critique virulente envers la gestion de la ville…

Je vous dis la vérité. Quand c’est arrivé, on était tous énervés car ça faisait longtemps que c’était comme ça. Là, bien sûr qu’on est énervé contre la politique en place. Car en plus, ça fait des années qu’ils sont là ! Et on en arrive là ? Mais bien sûr, il faut à un moment faire bouger un peu les choses ! Il faut donner un coup de pied dans la fourmilière ! De temps en temps, il faut le faire parce que, là, il y a de vrais enjeux ! C’est pas rigolo ! Vous êtes là depuis des années et il y a des gens qui vivent dans ce genre de conditions ! Non, non, non ! Même si c’est la faute d’untel ou untel… Mais on s’en fout ! C’est qui le boss ? Qui est-ce qui a été élu ?

En fait, là, ça dépasse l’artiste. Là, c’est le petit Saïd du plan d’Aou [son quartier d’origine] qui a parlé, parce qu’il était révolté, fatigué de voir ça ! Je pense que c’est pareil pour Akenathon et les autres artistes qui ont signé. C’était un ras-le-bol. C’était pour sonner l’alarme ! Oh ! Qu’est-ce qui se passe ?

Donc vous en faites, de la politique, Soprano…

Je fais de la politique avec ma musique. Et ma politique est simple, c’est l’humanisme. J’essaie de ramener de la positivité. Car la positivité, c’est une arme. On amène tellement de négativité qu’il y a des familles qui vivent avec la peur. Ils abandonnent car ils se disent que, dans tous les cas, c’est mort. C’est foutu. Alors que, quand quelqu’un arrive, positif, avec des projets, et qu’il dit à chaque fois, à la télévision, dans les interviews, qu’il vient des quartiers… Le fait d’entendre cette phrase, c’est simple : de ne pas renier d’où tu viens, ça donne de la force à ceux qui y sont encore. Ils se disent : « regarde ! On va y arriver ! Peut-être que les politiques ne nous aideront pas, qu’ils nous ont jamais écoutés, mais par ses actions, il a réussi à le faire ! Pourquoi on n’y arriverait pas à le faire ? ». Parce que moi, je ne suis pas un extraterrestre ! (rires) Je trouve que c’est comme ça qu’on est engagé. Dans le comportement. J’essaie de faire ma politique musicale. Et le Vélodrome, ce sera un énorme meeting politique, positif, où l’on sera tous des phénix et où l’on va montrer qu’on peut réussir ! (rires)