« La question n’est plus de savoir comment on en est arrivé là, mais comment on va en sortir », assure Kery James

INTERVIEW Le rappeur signe avec la réalisatrice Leïla Sy, le film « Banlieusards » pour Netflix

Propos recueillis par Clio Weickert

— 

Le rappeur Kery James.
Le rappeur Kery James. — PIERRE VILLARD/SIPA
  • « Banlieusards », le film de Kery James, réalisé par Leïla Sy, sera disponible à partir du 12 octobre sur Netflix.
  • Ce film raconte l’histoire de trois frères issus d’une banlieue sensible de la région parisienne.
  • Responsabilité, violences policières, mouvement des gilets jaunes… Kery James a répondu aux questions de « 20 Minutes ».

La vie n'est-elle qu'une question de choix ? Samedi, Netflix dévoilera Banlieusards, le premier long-métrage de Kery James, réalisé par Leïla Sy. A travers l’itinéraire d’une fratrie, et au rythme d’un concours d’éloquence marqué par une scène finale poignante, le rappeur interroge les responsabilités de chacun, étatiques ou individuelles, la discrimination, le racisme et la violence. Un film personnel, engagé (militant ?), dans la lignée des combats et de l’art de Kery James depuis plus de 20 ans. A l’occasion de ce premier film, quelques semaines après la réédition de son album J’rap encore, l’artiste s’est livré à 20 Minutes.

Vous avez déploré que les films sur la banlieue étaient souvent réalisés par des personnes qui ne la connaissaient pas, c’était important pour vous de livrer votre point de vue, vous qui en êtes originaire ?

Il y a eu beaucoup de films sur la banlieue, rarement par des gens qui y ont réellement vécu. Donc nécessairement on tombe dans des caricatures ou parfois des tentatives de subversion, c’est-à-dire qu’on essaie de montrer une banlieue telle qu’on voudrait qu’elle soit. Là, on a voulu raconter notre propre histoire et évidemment ça a été hyper compliqué de financer un tel film, parce qu’il y a toujours une sorte de paternalisme où on se dit que, pour qu’un Noir issu de la banlieue fasse un film, il faudrait quand même qu’il soit accompagné par quelqu’un en qui on a confiance… On a répondu que personne n’allait nous accompagner, c’est notre histoire, on le fait nous-même. Ça a été très compliqué à financer, ça ne l’a pas été d’ailleurs. Sans Netflix le film n’existerait pas.

Un double raisonnement émane de ce film : un regard très critique envers la responsabilité de l’Etat d’un côté, et le combat des discours de victimisation de l’autre.

C’est ce que j’ai essayé de faire dans ma musique depuis 20 ans. Seulement, les morceaux dans lesquels j’ai fustigé l’Etat ont eu plus d’impact et de visibilité. Comme Lettre à la République ou Racailles. Mais très tôt dans mes albums, il y a eu des morceaux de remise en question. Je pense notamment à Message dans l’album d’Ideal J qui est sorti en 1998 où je dénonçais déjà le manque d’unité, de solidarité entre habitants des quartiers, et à quel point la quête de l’argent nous divisait. C’est un discours que j’ai continué à tenir même dans l’album Dernier MC dans un morceau qui s’appelle Constat Amer dans lequel je suis très dur envers les gens que je prétends représenter et défendre. En vérité, dans ma carrière musicale, il y a toujours eu cette quête de justesse, de justice, donc le propos du film est un propos nuancé dans un pays dans lequel on n’aime pas trop les nuances.

« Nous artistes, ne sommes pas forcément là pour donner des réponses, c’est le rôle des politiques. »

Nuancé, tout en étant très engagé…

Nuancé et radical ! Ça peut paraître surprenant mais c’est ça.

Récemment, dans un titre avec Orelsan, vous débattiez sur la question « à qui la faute ? ». Avez-vous la réponse ?

Nous artistes, ne sommes pas forcément là pour donner des réponses, c’est le rôle des politiques. On est là pour poser des questions ou susciter des réflexions. Mais ce que je dis à la fin du morceau, c’est que cette question, chercher à qui la faute, appartient au passé. La question n’est plus de savoir comment on en est arrivé là, mais comment on va en sortir et quelles sont les solutions pour améliorer la situation.

Dans ce film, et dans vos morceaux, vous parlez de cette France parallèle, en périphérie, comme la banlieue, mais aussi avec le mouvement des «gilets jaunes», qui a agité ces derniers mois. Avez-vous le sentiment que la société est en train de se réveiller ?

Je pense qu’avec le mouvement des «gilets jaunes», beaucoup de gens ont pris conscience que les choses n’allaient pas, et pas uniquement en banlieue. Après, je sais aussi que le système est très fort pour survivre, et trouver des alternatives. Je pense qu’ils avaient même senti venir ce mouvement et qu’ils l’ont anticipé, avec Emmanuel Macron qui s’est déclaré ni de gauche ni de droite il y a déjà quelques années. Il avait déjà compris que cette prétendue scission gauche/droite, plus personne n’y croyait, il s’était donc déjà sorti de ça. Je pense que le système a quand même un coup d’avance, et malheureusement j’ai bien peur que certains ont assez de cynisme pour renverser la table s’ils perdent. C’est par exemple faire triompher les idées qui avant étaient considérées comme d’extrême droite et qui sont devenues aujourd’hui des idées de chacun et de tous.

« Les armes qui ont été utilisées contre les «gilets jaunes» ont d’abord été utilisées en banlieue contre les habitants des quartiers. »

« Banlieusards » aborde également la question des violences policières. On en a beaucoup parlé ces derniers mois, notamment lors des manifestations des «gilets jaunes», mais elles existent depuis longtemps en banlieue ?

On en parle pas mal parce que la violence policière s’est dirigée contre des Français blancs. Mais elle existe depuis longtemps sur des Arabes et des Noirs et nos quartiers ont été des laboratoires pour ces violences. Les armes qui ont été utilisées contre les «gilets jaunes» ont d’abord été utilisées en banlieue contre les habitants des quartiers. Mais si le fait que les gens en parlent peut faire avancer la cause, je pense que c’est une bonne chose. Le sujet de mon prochain film d’ailleurs, sera totalement tiré d’une histoire vraie, celle d’Amal Bentounsi. Il s’agit d’une femme dont le frère Amine, a été assassiné en 2012 par un policier qui lui a tiré dans le dos. Le policier a été condamné comme peut l’être un policier aujourd’hui en France, c’est-à-dire cinq ans de sursis, il n’a pas fait un jour de prison pour avoir tiré dans le dos d’Amine Bentounsi. Ce que je trouve beau, c’est qu’Amal Bentounsi a repris ses études à 40 ans avec trois enfants pour devenir avocate, et c’est cette histoire que j’ai envie de raconter.

Elle apparaît d’ailleurs vraiment dans « Banlieusards », n’est-ce pas ?

C’est bien elle, et c’est un teaser de mon prochain film !

Vous êtes désormais scénariste, mais aussi rappeur, artiste, militant, combattant ?

Pour moi je suis un artiste. Pourquoi faudrait-il n’être qu’uniquement un rappeur, ou un chanteur ? Le fil conducteur de ma carrière, c’est l’écriture. J’ai fait du rap parce que j’ai grandi en banlieue et que c’était la musique qu’on écoutait déjà à cette époque-là ! Si j’étais né dans un autre milieu, j’aurais fait de la poésie ou autre chose. Et l’engagement, pour moi il est inhérent à l’art et à la prise de parole. Si on n’a rien à dire et qu’on n’a pas envie de faire bouger la société, on se tait.

Mais ça tient quasiment de l’ordre du combat chez vous, non ?

Oui je vais un peu plus loin, je m’engage, parfois je me mets même en danger mais je ne sais pas faire autrement. Je n’estime pas avoir un mérite particulier puisque je ne saurais pas faire autrement.

« Culturellement, intellectuellement, la société régresse de manière générale. »

La politique vous attire ?

La politique politicienne ne m’intéresse pas. Ce qui m’intéresse c’est de changer les vies des gens, par l’art. Je pense que le jeu politicien est truqué de telle sorte que si j’y entrais maintenant, même avec les meilleures intentions, je serais obligé non pas de faire des compromis parce que je les accepte, mais des compromissions.

Etes-vous approché par des politiques parfois ?

Oui je l’ai été plusieurs fois. Je le suis de moins en moins parce qu’ils comprennent que mon discours est assez tranché sur ce sujet, donc je pense que plus personne ne s’imagine que je rejoindrais un parti politique. Mais ils essaient toujours d’en tirer un profit. Ils sont toujours un peu dans l’opportunisme…

Vous tenez parfois un discours très critique envers les rappeurs de la scène actuelle, notamment dans le titre « Le jour où j’arrêterai le rap »​, où vous dites : « Les rappeurs maintiennent nos petits frères dans la médiocrité »…

Déjà artistiquement… Mais ce n’est pas spécifique au rap en fait. Culturellement, intellectuellement, la société régresse de manière générale. Même sur l’orthographe, les gens ne savent plus écrire… Aujourd’hui, un auteur qui est considéré comme un rappeur à textes dans le rap français, à notre époque il n’aurait même pas eu le droit au chapitre ! Et aujourd’hui les gens écrivent moins bien, il y a moins d’exigence artistique, que ce soit dans le rap ou à la télévision, même dans des émissions dites intellectuelles, c’est le nivellement pas le bas ! Et c’est ça que je dénonce dans le rap, mais aussi dans le reste de la société.

Kery James sera en concert le 2 décembre prochain à l’AccorHotels Arena à Paris à partir de 20 heures.