Comic Con Paris : « Les comics de super-héros, ce sont des histoires interconnectées depuis 80 ans », selon l’éditeur François Hercouët

TALENTS DES COMICS 6/6 François Hercouët dirige depuis 2011 les éditions Urban Comics, qui publient les séries DC Comics en France

Mathilde Loire

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« Watchmen » a été le premier livre édité par François Hercouët.
« Watchmen » a été le premier livre édité par François Hercouët. — DC TM & © 1986, 1987 DC COMICS. All Rights Reserved. ©2019 URBAN COMICS pour la version française

20 Minutes est partenaire du prix Jeunes Talents Comics, organisé par la Comic Con Paris avec les éditions Urban Comics afin de dénicher les talents de demain. Alors que le vote du public est ouvert, 20 Minutes explore les différents métiers des comics au travers de témoignages de professionnels français.

Aujourd’hui, François Hercouët nous parle de son travail d’éditeur à la tête de Urban Comics.

Son premier comicbook

« Le premier comics que nous avons édité chez Urban Comics, c’était Watchmen. » Le roman graphique d’Alan Moore et Dave Gibbons, publié mensuellement par DC Comics de 1986 à 1987, avait été édité pour la première fois en France en 1992 par les éditions Zenda, puis en intégrale en 1998 par Delcourt, avant d’être rééditée avec une nouvelle traduction par Panini dans les années 2000. En 2011, la toute nouvelle équipe d’Urban Comics menée par François Hercouët décide de reprendre la première traduction, du romancier Jean-Philippe Manchette. « On voulait que Watchmen soit notre manifeste, raconte l’éditeur. Un format cartonné, un contenu « absolute » avec tous les bonus possibles. Nous avons fixé le prix à 35 euros, le maximum de ce que nous ferions payer pour nos albums. C’était une façon de dire : "voilà ce que nous voulons faire". »

Son moment-clé

François Hercouët est éditeur, directeur d’Urban Comics, qui depuis 2011 édite les licences DC Comics et Vertigo, ainsi que quelques comics indépendants, en français. Il a d’abord suivi une formation « très généraliste », en philosophie et sciences politiques. A la fin des années 1990, il se forme au webdesign : « J’adorais Internet. Je faisais un site pour Dargaud en free-lance, et j’avais mon site perso sur lequel je publiais des interviews d’auteurs rencontrés en festival. C’était déjà une manière d’approcher la bande dessinée. » Il se lance ensuite dans un master pro Métiers de l’édition à Rennes, à la fin duquel il est pris en stage chez Delcourt. Il y rédige du « promo-rédactionnel ».

C’est ainsi qu’il rencontre Thierry Mornet, responsable des comics chez Delcourt, en charge de Star Wars et Hellboy, entre autres. A la fin de son stage, celui-ci le recrute comme assistant éditorial sur la collection Contrebande. « C’était un métier opérationnel. Thierry déterminait le programme, et moi je faisais de la coordination. »

La professionnalisation

François Hercouët est directeur des éditions Urban Comics depuis 2011.
François Hercouët est directeur des éditions Urban Comics depuis 2011. - Mathilde Loire

En 2011, le groupe Media Participations, propriétaire des éditions du Lombard et Dargaud, récupère les licences DC Comics et Vertigo, auparavant détenues par Panini, et monte une branche comics avec ces deux licences. « Je suis venu à l’entretien avec deux comics : le roman graphique Day Tripper et un tome de la série Scalped. » François Hercouët prend la direction de la petite équipe d’Urban Comics à l’été 2011. « Au début, nos bureaux étaient une salle de réunion du Lombard. Dans un premier temps, on a défini la ligne éditoriale des éditions, sur la base de notre expérience et de ce qui manquait. En l’occurrence, une structure et de la lisibilité. »

L’univers DC Comics a longtemps été perçu comme confus, voire compliqué à aborder par le lectorat français, à cause des nombreux héros et héroïnes, la chronologie compliquée, les multiples terres parallèles et les « événements ». L’équipe d’Urban Comics se met au travail, avec une volonté de rendre l’univers plus lisible. Si Watchmen est un manifeste, la deuxième BD éditée par l’équipe de François Hercouët, DC Comics Anthology est « conçue comme un guide de survie. On voulait dire aux lecteurs : voilà ce que vous pouvez lire dans cet univers. » Les histoires sont souvent précédées d’une frise chronologique pour les situer dans la continuité de DC Comics, et d’un para-texte récapitulant les personnages et les événements précédents.

Éditeur au quotidien

Aujourd’hui, l’équipe d’Urban Comics est constituée d’une dizaine de personnes. Les éditions travaillent aussi avec un certain nombre d’indépendants, et des studios de traduction et de lettrage comme Makma. « Tous les mercredis, nous lisons les séries qui sortent aux Etats-Unis. Puis nous faisons une sélection de ce que nous voulons reprendre ; on ne peut pas tout publier de manière exhaustive. Certains titres n’ont aucune chance de percer en France. » Pour les licences DC Comics et Vertigo, François Hercouët valide la sélection avec le département des droits étrangers de l’éditeur. Pour les comics indépendants, Urban Comics traite directement avec les créateurs. « Nous récupérons les droits auprès d’un agent. Si les auteurs souhaitent être impliqués dans la traduction, nous les tenons au courant tout au long du processus d’édition. »

Un processus qui prend environ « un an, de la signature du contrat à la sortie en français », précise François Hercouët. La parution française a en général six mois de décalage avec la parution américaine. « C’est un vrai confort, car nous avons une vue d’ensemble sur l’histoire. » Dès le contrat signé, le texte est envoyé en traduction. « Il faut donner le bon contenu au bon traducteur. Certains auteurs ont leur traducteur attitré, afin de donner une voix à la traduction. » Il faut environ deux mois pour faire le lettrage et l’appareil critique. Urban Comics ne touche jamais aux couleurs, mais garde celle d’origine. Puis, « deux mois avant la publication, les fichiers sont envoyés à l’impression. »

La sélection de comics à traduire est très réfléchie. « Nous recherchons un minimum de qualité : on ne publiera pas une mauvaise BD juste parce que ça cartonne. » Tous les succès ne sont pas faciles à prévoir. Si certaines séries se vendent bien, comme les Batman, il y a parfois des surprises. « Sur certaines BD, on arrive à intéresser au-delà du lectorat de comics, comme Saga ou Batman White Knight. Ces titres ont dépassé les 35.000 exemplaires vendus, soit plus que le lectorat habituel de comics. Il faut un projet créatif simple, avec des auteurs qui ont une vision à long terme. Par exemple, quand Grant Morrisson a repris Batman, il avait un plan sur sept ans. » François Hercouët tient à « créer des ensembles », pour rendre les histoires accessibles. « En tant qu’éditeur, notre travail est de poser les rails pour dérouler les bouquins. Dire que les comics de super-héros, « c’est facile », ce n’est pas vrai. Ce sont des histoires interconnectées depuis 80 ans. »

L’objet BD à la française, fantasme des Américains

« Nous créons une logique éditoriale, mais nous n’avons pas de marge créative, si ce n’est sur l’objet livre en tant que tel. Le cartonné, c’est la passerelle vers un lectorat franco-belge. » Et le modèle plaît aussi aux Américains : « Ils ont repris, pour certains albums, notre modèle d’édition cartonnée, avec une chronologie. On travaille en bonne intelligence avec DC Comics. Ils ont compris que le marché français a ses spécificités. » Parmi celles-ci, la place de l’objet, dont les auteurs sont très admiratifs. « Les artistes américains fantasment sur la place de l’objet BD dans la culture française. Quand ils viennent en France, ils sont flattés de voir leurs bouquins, avec leur nom en grande taille sur la couverture. »

En parallèle du travail éditorial, François Hercouët s’efforce aussi de faire de la pédagogie auprès des libraires et des commerciaux. « Les comics pourraient s’exporter hors du rayon comics. Notre travail, c’est de faire comprendre au lecteur qu’il trouvera dans les comics autant de diversité que dans les mangas ou la BD européenne. »