Comic Con Paris : « Le lettreur a un rôle plus graphique que littéraire », explique Stephan Boschat

TALENTS DES COMICS 5/6 Stephan Boschat est lettreur et co-fondateur de l’agence de traduction de bande-dessinée Makma

Mathilde Loire

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Le lettreur se charge du contenu des bulles, mais aussi des lettres incrustées dans le décor.
Le lettreur se charge du contenu des bulles, mais aussi des lettres incrustées dans le décor. — DC TM & © 2018 DC COMICS. All Rights Reserved. ©2019 URBAN COMICS pour la version française

20 Minutes est partenaire du prix Jeunes Talents Comics, organisé par la Comic Con Paris avec les éditions Urban Comics afin de dénicher les talents de demain. Alors que le vote du public est ouvert, 20 Minutes explore les différents métiers des comics au travers de témoignages de professionnels français.

Aujourd’hui, Stephan Boschat explique en quoi consiste le métier de lettreur.

Ses premiers comicbook

« Mon premier souvenir marquant, c’est la saga du Phénix Noir dans X-Men, que j’ai dû lire dans la revue Strange. J’ai aussi grandi avec les aventures de Spiderman. » Stephan Boschat naît à Reims en 1972. Lecteur de bande dessinée franco-belge et de comics, il dévore les revues Strange, Titans et Spidey. Dans les années 1980, il est « accro » aux films et aux dessins animés de super-héros. « J’allais voir tout ce qui sortait en salle, comme L’incroyable Hulk… J’ai vu un Spiderman au cinéma, c’était une révolution ! » Plus grand, Stephan Boschat lit The Dark Knight et le Daredevil de Frank Miller : « une claque ». « Je rêvais d’être dessinateur, et je faisais mes propres BD amateurs : c’est là que j’ai commencé à lettrer, je faisais mes bulles à la main. C’est comme ça qu’on apprend, finalement. »

Son moment-clé

Stephan Boschat est lettreur et co-gérant des studios Makma.

A la fin des années 1990, Stephan Boschat rejoint l’association Climax Comics, créée par Edmond Tourriol, grâce à un appel à talents dans la revue Comic Box. « Nous faisions des fanzines de super-héros, nos propres BD, avec des dessinateurs et des scénaristes. Nous avons appris le métier sur le tas, en parallèle de nos activités professionnelles. » Stephan Boschat et Edmond Tourriol se partagent les gestions administratives, l’impression, la maquette, l’écriture des histoires… C’est là qu’il se forme au lettrage, d’abord sur le logiciel de publication assistée par ordinateur Publisher. « Plus tard, on a travaillé sur Xpress, et maintenant c’est InDesign. »

Sa professionnalisation

En 2001, l’association Climax Comics devient le studio Makma, co-fondé par les deux complices, qui propose ses services aux éditeurs, de la traduction au lettrage en passant par la couleur et la maquette. Makma est l’un des plus gros studios de lettrage en France : Stephan Boschat et six autres personnes effectuent le lettrage de bande dessinée franco-belge, mangas et comics, pour divers éditeurs. Lui travaille beaucoup sur les albums d’Urban Comics, qui édite notamment les séries DC Comics en France.

Diplômé d’un DUT en communication d’entreprise, Stephan Boschat a suivi une formation au graphisme et à la maquette : « Cela m’a donné une bonne connaissance des outils, et une certaine rigueur. Mais j’ai appris 95 % de mon métier en pratiquant et en « bouffant » de la bande dessinée. Il n’y a pas vraiment d’école pour apprendre le lettrage. »

Lettreur au quotidien

« Le lettrage est à la BD ce que le doublage est au cinéma, estime Stephan Boschat. Nous sommes là pour respecter la bande dessinée et son histoire. Il faut donc placer le texte, relire, vérifier le sens : une machine ne pourrait pas faire cela. Le lettreur a un rôle plus graphique que littéraire : il doit organiser le texte de façon à ce qu’il soit agréable à lire. Il est à la fin de la chaîne, et dispose donc d’une vision d’ensemble sur tout ce qui se passe avant. C’est un métier qui nécessite beaucoup de rigueur. »

Pour chaque comics à lettrer, le studio reçoit un PDF ou le livre en version originale, et les fichiers utilisés par les Américains. Il faut d’abord « nettoyer » les bulles, en retirer le texte en version originale. Une tâche plus difficile à faire sur des comics plus anciens, où les bulles sont souvent intégrées au fichier image. Deuxième étape : intégrer la traduction. Il faut parfois refaire le montage de la page, car une phrase en anglais et sa traduction en français n’occupent pas toujours la même place. « Nous suivons la même méthode que les Américains, précise Stephan Boschat, c’est-à-dire que l’on découpe le lettrage en plusieurs tâches réparties entre les membres du studio. » Son collègue Jean-Baptiste Merle, coloriste et assistant lettreur, par exemple, est chargé de « préparer les fichiers. Il faut être sûr que les bulles sont au bon endroit. Il peut intervenir sur les onomatopées et les incrustations de lettres dans le décor. »

« L’essentiel du lettrage, c’est la capacité à savoir bien organiser un texte dans une bulle, et prévoir la taille que le texte va faire et la typographie à utiliser. Il faut des compétences graphiques, être capable de modifier une image. » Et d’aller vite, car les délais sont souvent très courts, et le lettreur joue aussi un rôle de relecteur.

Ne pas dénaturer

Le lettrage des comics est d’autant plus important que le rôle du lettreur est très marqué dans la bande dessinée américaine. « Aux Etats-Unis, tout est fait à la chaîne, il s’agit d’un boulot spécifique et très reconnu, explique Stephan Boschat. Il y a même des lettreurs qui créent des typographies. Dans la BD franco-belge, on garde encore une logique de création intégrale. Cela change petit à petit, mais beaucoup de dessinateurs font eux-mêmes leurs propres lettres, et les bulles à la main. » Mais, selon lui, « tout le monde n’a pas une belle écriture ou n’est pas toujours lisible. Quand on découpe les métiers, on peut se spécialiser, et donc affiner la pratique. » Toutefois, le lettreur doit faire attention à ne pas « dénaturer » l’histoire écrite et dessinée par d’autres. « On peut voir la bande dessinée comme un orchestre – mais certains préfèrent être des hommes-orchestres. »