Pourquoi le trop sage Petit Ours Brun plaît-il autant aux enfants (et à leurs parents)?

TROP DOUX ? Petit Ours Brun est orphelin depuis samedi. L’occasion de nous interroger sur cette star des librairies et du petit écran : pas une seule bêtise mais toujours au top pour les enfants

M. G.

— 

Illustration d'un parent qui lit une histoire avec un enfant.
Illustration d'un parent qui lit une histoire avec un enfant. — Pixabay
  • Claude Lebrun, la créatrice du célèbre personnage, a disparu samedi à l’âge de 90 ans.
  • Son héros, mondialement connu, cartonne depuis 40 ans malgré une vie sans débordement.
  • L’ourson à l’impossible sagesse a pourtant agacé des générations, jusqu’à donner naissance à des antihéros de la littérature jeunesse.

La vie très ordinaire de Petit Ours Brun est toute chamboulée : sa créatrice Claude Lebrun est décédée samedi à Saint-Jacques-de-La-Lande, près de Rennes. Sorties tout droit de la tête bien faite de cette ancienne professeure de lettres, les aventures peu folichones de l'ourson furent publiées en 1975 chez Bayard jeunesse : il se brosse les dents, il va sur le pot, il aime son papa, il va à l’école… Rien de très transcendant pour un enfant… Mais comme disait Platon : « La vie, qui a en partage, la tempérance, le courage, la sagesse, ou la santé, est plus agréable que celle où se trouvent l’intempérance, la lâcheté, la folie ou la maladie. » Et d’ailleurs cette vie sans bêtise cartonne : « Ce personnage a un succès remarquable que ce soit en librairie ou en bibliothèque. Et la bibliothèque est un indice révélateur de ce qu’aiment réellement les enfants », annonce Sophie Van der Linden, critique et spécialiste de littérature pour la jeunesse.

Comment ne pas complexer devant ce héros si sage, qui pique une crise (et encore on ne vous parle pas du pétage de plombs dans une allée du supermarché aux cris perçants et aux convulsions énergiques à terre) seulement une fois dans un tome ?

Une tanière avec des cœurs aux volets

Même si son caractère lisse au pelage coiffé peut en agacer certains, Petit Ours Brun est une référence connue à l’international. Multiples traductions des livres (notamment en russe et en breton), déclinaison en dessins animés et spectacle musical… Enfin ses aventures sur YouTube récoltent plus de 58 millions de vues. 

Cette sagesse de l’ourson doit également au crayon appliqué de l’illustratrice Danièle Bour : des formes géométriques parfaites, des couleurs qui ne varient pas, des motifs ordonnés, une typographie tout droit sortie du Pensionnat de Chavagnes… Le dessin fait penser à un coloriage qui ne dépasse pas. Enervant ?

« Je me demande si cette série ne plaît pas plus aux parents… Pourtant, on peut aussi parier que ce tout – dessin et texte – très conventionnel et stable peut rassurer les enfants. La série apporte un cadre exemplaire qui renvoie à ce qu’on attend de l’enfant », ajoute la critique, qui rapproche l’univers de Petit Ours Brun à celui de la petite Martine, fillette aux actions parfaites, à la gentillesse exemplaire, à la beauté ultra-stylisée…

Les anti-Ours Brun

D’accord, l’univers harmonieux de P.O.B. rassure les enfants et émeut les parents, mais il ne reflète pas la réalité En réponse donc à l’ourson discipliné, on a vu s'imposer d'autres héros plus délurés, comme Boris, ourson lui aussi, mais plus attiré par le miel d’acacia que le miel de trèfle. Sorti de la tête du dessinateur Mathis, il est la parodie, bienveillante et fantaisiste de P.O.B. Il pète, il insulte ses jouets, il a la morve au nez… Dès le générique, on découvre un ourson au graphisme plus proche de Paint que des Beaux-Arts (bien que Mathis, le dessinateur, ait fait les Beaux-Arts, comme Danièle Bour), au lit défait et aux jouets éparpillés. Il y a même une brique Lego qui parle.

« La France est l’un des pays les plus créatifs en matière de littérature jeunesse. Si on schématise, il y a deux grands pôles qui s’opposent parmi les héros de cette littérature : ceux obéissants et lisses, comme Martine et ceux qui prennent le parti des enfants, comme Max et Lili », commente Sophie Van der Linden.

Selon la spécialiste toujours, l’autre héros jeunesse qui détonne avec le quotidien carré de l’ourson, c’est Max du génial Max et les Maximonstres écrit par Maurice Sendak. Max se retrouve puni dans sa chambre après avoir enchaîné les bêtises. Dans cet ennui du châtiment, il va se retrouver à la tête d’une armée de monstres sympathiques bien que leur look laisse à désirer. « Ce livre explore la vie intérieure de l’enfant, ses fantasmes, ses rêves… Ce genre d’aventures stimule l’imaginaire de l’enfant tandis que Petit Ours Brun se cantonne à l’ultra quotidien. »

Bref, on retiendra qu’il faut un peu de Docteur Jekyll et de Mister Hyde, un peu de P.O.B. et de Boris. Enfin, l’espièglerie pourrait bien toucher la star des oursons : dans son dernier tome à paraître dans deux semaines, le héros « touche à tout »… Petit Ours Brun deviendrait-il Kantien ?