Comic Con Paris : « Les gens ont un rapport à la BD et aux comics très personnel, très intime »

TALENTS DES COMICS 4/6 La dessinatrice Stéphanie Hans jouit d’une belle renommée aux Etats-Unis, où elle a co-créé le comics «DIE»

Mathilde Loire

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La couverture du premier épisode de «DIE», le comics de Stéphanie Hans et Kieron Gillen.
La couverture du premier épisode de «DIE», le comics de Stéphanie Hans et Kieron Gillen. — Stéphanie Hans/Image Comics

20 Minutes est partenaire du prix Jeunes Talents Comics, organisé par la  Comic Con Paris avec les éditions Urban Comics afin de dénicher les talents de demain. Alors que le vote du public est ouvert, 20 Minutes explore les différents métiers des comics au travers de témoignages de professionnels français.

Aujourd’hui, Stéphanie Hans raconte son parcours pour devenir dessinatrice.

Ses premiers comicbooks

« Je pense que les premiers comics que j’ai lus, c’était New Mutants (Les Nouveaux mutants) dans la revue Strange, que mon père lisait également. J’ai dû arrêter quand le dessinateur Bill Sienkiewicz a repris la série : son style expressionniste ne convenait pas trop à la gamine de dix ans que j’étais – alors que maintenant, j’adore son travail. » Stéphanie Hans grandit dans un « petit village », où elle a accès à peu de bande-dessinées : « Quand elle allait faire des courses, ma mère me lâchait au supermarché et je lisais des BD. » La passion vient plus tard, à Strasbourg, grâce à sa colocataire : « J’étudiais à la fac d’Art plastique, elle m’a dit que je devrais faire de la BD, et m’a prêté les siennes. »

L’année suivante, la jeune femme passe une année sabbatique à Montpellier : « J’allais tous les jours à la Fnac, et je lisais tout le rayon BD. C’est là que j’ai commencé à me construire une solide culture BD et manga. Puis je suis retournée à Strasbourg, pour faire les Arts décoratifs : la première année, je faisais partie d’une bande d’amis qui faisaient du jeu de rôle. » Certains de ces amis, lecteurs de comics, lui prêtent Watchmen et V pour Vendetta d’Alan Moore, Hard Boiled de Frank Miller et Geoff Darrow ou Sandman de Neil Gaiman. Une révélation. « Ce sont des romans graphiques plutôt élitiste, mais c’est par-là que je suis rentrée dans les comics, et que j’ai commencé à relire des histoires de super-héros. »

Son moment-clé

Aux Arts-Déco, Stéphanie Hans réfléchit à ce qu’elle veut faire en tant qu’artiste : « Je voulais faire quelque chose qui puisse être dans la vie des gens normaux : je me suis orientée vers la BD. Les gens ont un rapport à la BD et aux comics très personnel, très intime : souvent, on en hérite, on peut les partager ou léguer aux gens qu’on aime. » Elle est toutefois vite déçue par le monde de la bande-dessinée franco-belge, qu’elle trouve « paternaliste et infantilisant pour les artistes », et se met à faire des couvertures pour des éditeurs jeunesse.

« Et puis, il y a douze ans, l’éditeur Olivier Jalabert transmet mon dossier à des gens de Marvel. Un recruteur international, à qui il avait montré mon travail, commence à suivre mon travail sur mon site. Et un jour, comme ça doit souvent se faire, il y a un désistement, et le gars me contacte pour me commander une couverture pour sept jours plus tard. On est aux environs de Noël, et les délais en France sont plutôt de deux mois ; mais bien sûr, j’accepte. » Sa couverture pour la série Firestar, sur une jeune mutante qui génère des micro-ondes, attire l’œil des lecteurs. « A partir de là, j’ai eu un rapport régulier avec Marvel, qui a été mon employeur principal de ces dix dernières années. »

La professionnalisation

Stéphanie Hans travaille depuis près de douze ans comme cover artist et illustratrice.

« J’ai une expérience assez exemplaire, j’ai commencé direct chez Marvel et j’ai évolué petit à petit : ce n’est pas si représentatif du métier », tient à souligner Stéphanie Hans. « J’ai été très surprise que ça m’arrive : ça n’était pas une option à l’époque. Faire du comics, c’était un rêve pour les autres, ceux qui habitaient aux Etats-Unis. » Mais la dessinatrice a profité de l’occasion, et « tout s’est passé naturellement ». Avec des moments plus difficiles, comme quand deux séries sur lesquelles elle travaillait, Journey Into Mystery et La tour sombre, s’interrompent. « Marvel n’avait plus rien à me proposer à ce moment, et je me suis retrouvée le bec dans l’eau. J’ai appris ainsi qu’il ne faut pas mettre tous ses œufs dans le même panier. »

Pendant près de dix ans, Stéphanie Hans est principalement cover artist, et réalise également « 2-3 BD par an ». Elle travaille à la fois sur des licences, Marvel et DC Comics, et sur des comics indépendants, ou creator owned. Elle profite de pouvoir travailler un peu n’importe où pour voyager : « pendant deux ans, je n’ai pas eu d’appartement et j’ai fait le tour du monde. Je travaillais depuis des cafés, des espaces de co-working, et au moins une fois depuis un bateau. » Elle travaille aujourd’hui depuis son atelier, vers Toulouse. « Depuis un an, je suis moi-même créatrice : avec le scénariste Kieron Gillen, nous avons lancé la série DIE, publiée par Image Comics. » Décrite par Kieron Gillen comme un « Jumanji gothique », DIE raconte les aventures d’un groupe de quarantenaires piégés dans leur propre campagne de jeu de rôle.

Dessinatrice au quotidien

Sur les couvertures, Stéphanie Hans est payée à la tâche, avec des tarifs qui varient selon les éditeurs. « Mon rôle en tant que cover artist est d’attirer le bon lectorat vers le bon livre. Je vois ça comme un rébus. Ce qu’il y a sur une couverture est censé en révéler un accès pour donner envie à la bonne personne de lire. Ce que j’aime le mieux, c’est quand je donne tous les éléments, mais le lecteur n’en a les clés qu’en lisant le livre. » Le marché de la variant cover, ou couverture alternative, est un peu différent de celui des couvertures classiques : « C’est plus pour les collectionneurs. En général, le prix du comic avec une couverture alternative est aligné sur la rareté. »

Sur DIE, son rôle est bien plus large : « Désormais, je dessine 25 pages par mois. » Avec Kieron Gillen, Stéphanie Hans est à la base de l’équipe créative : « Je fais moi-même les couleurs, mais nous travaillons avec un lettriste, Clayton Cowles, une éditrice, Chrissy Williams, et un ou une cover artist par mois. » Et cela, sans compter le graphiste, l’avocat, l’agent, et l’équipe de publication d’Image Comics. « Image se charge de l’impression et de la distribution, mais c’est nous qui déterminons le prix des livres et avançons les frais. Ils fournissent les services, se payent à hauteur de 20 % ; nous, nous touchons 80 % des ventes de nos comics. » Un fonctionnement très différent de la bande-dessinée franco-belge, où les créateurs se partagent  environ 8 à 12 % des droits d’auteur. « Je n’aime pas comparer, mais je préfère ces conditions de travail. Les gens s’imaginent qu’avec les comics, il faut rentrer dans un moule. Mais on est venu me chercher parce que je fais quelque chose qui m’est propre et ne ressemble pas à ce qui se fait dans les comics, parce que j’ai ma propre vision. On ne m’a jamais demandé de changer ce que je faisais. »

Une artiste en voyage

Stéphanie Hans continue de voyager, en profitant des conventions. Elle s’y rend pour « montrer [sa] tête », rencontrer ses pairs, mais aussi les lecteurs. « J’aime beaucoup les lecteurs de comics, ils sont très investis dans notre travail ; quand je n’y crois plus, ils y croient encore ! » L’accueil qu’a reçu DIE la réjouit tout particulièrement : "Beaucoup de nos lecteurs sont aussi passionnés de jeu de rôle. Il y en a qui font des recherches, des podcasts dessus pour expliquer ce qu’ils ont compris, pour décrypter les références que nous glissons."

Elle échange d’ailleurs régulièrement avec lecteurs et collègues sur Twitter, où elle évoque son travail, ses voyages et ses inspirations. Cette année, la dessinatrice a dû annuler sa participation à la Comic-Con de New York, la seule où elle se rend chaque année, à cause d’une jambe cassée alors qu’elle se trouvait au Japon. Elle répond d’ailleurs à 20 Minutes depuis sa chambre d’hôpital de Kyoto, dépitée à l’idée de ne pouvoir se rendre à New York. Mais elle se rassure en pensant à la convention de Chicago, où « la file d’attente pour DIE était énorme : j’ai hâte d’y aller ! » Elle est beaucoup moins présente dans les conventions et salons français : « J’y suis moins connue qu’en Asie ou aux Etats-Unis, donc ça peut vite être un peu ennuyeux. »