Comic Con Paris : « On ne peut pas traduire "fuck fuck fuck" par "putain putain putain" », explique Eloïse de la Maison

TALENTS DES COMICS 3/6 Eloïse de la Maison est traductrice de «The Wicked + The Divine» et «Pretty Deadly», publiées par Glénat Comics en France

Mathilde Loire

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Eloïse de la Maison traduit notamment la série «The Wicked + The Divine» pour Glénat Comics.
Eloïse de la Maison traduit notamment la série «The Wicked + The Divine» pour Glénat Comics. — The Wicked + The Divine © 2009, 2010, 2016 Kieron Gillen Limited & Fiction & Feeling Limited © Glénat pour l’édition française

20 Minutes est partenaire du prix Jeunes Talents Comics, organisé par le Comic Con Paris avec les éditions Urban Comics afin de dénicher les talents de demain. Alors que le vote du public est ouvert, 20 Minutes explore les différents métiers des comics au travers de témoignages de professionnels français.

Aujourd’hui, Eloïse de la Maison parle de son métier de traductrice.

Ses premiers comicbooks

« J’avais 6 ou 7 ans quand je suis tombée sur des comics Tomb Raider chez le marchand de journaux. J’ai vite commencé à les collectionner », raconte Eloïse de la Maison. Elle grandit à la campagne, où les comics sont « difficiles à trouver ». « Je lisais beaucoup de BD franco-belge, moins de comics et de manga, c’était surtout ce que je trouvais en bibliothèque. » Yoko Tsuno, Sillage et les BD de science-fiction, puis Alix ou Vasco. « Je suis revenue aux comics plus tard. Je connais mes classiques mais je suis peu les nouveautés Marvel et DC, je lis surtout de l’indépendant. »

Mais la traduction qui l’a marquée le plus, ce n’est pas du comic. « C’est peut-être une question de génération, mais la traduction d’Harry Potter par Jean-François Ménard m’a marquée très jeune. C’est la première chose que j’ai lue en VO, et c’est vraiment un beau travail. »

Son moment-clé

Eloïse de la Maison est traductrice pour Glénat Comics

Après une Licence langues étrangères et appliquées et un Master multilingues, Eloïse de la Maison commence à travailler dans l’e-commerce. « J’avais le projet de retourner vers les langues. En 2013, j’ai rencontré le scénariste Jean-David Morvan, qui travaillait avec beaucoup d’artistes étrangers. Je me suis mise à traduire les scénarios qu’il leur envoyait. » Au festival d’Angoulême 2014, elle se retrouve à faire l’interprète pour une conférence du scénariste américano-cubain Ivan Brandon. A l’issue de la rencontre, l’éditeur Olivier Jalabert, qui monte alors la collection Glénat Comics, vient la voir. « Il m’a proposé de travailler avec lui, pour de la traduction de l’anglais et de l’espagnol. »

La professionnalisation

La jeune femme commence avec Pretty Deadly, sur lequel elle travaille avec le traducteur Miceal O’Griafa. En parallèle, elle aide à lancer la nouvelle collection : « Il fallait présenter le projet aux éditeurs américains et aux auteurs, souvent non-francophones : c’étaient beaucoup d’échanges qui impliquaient l’intervention de traducteurs. » Elle traduit ensuite le thriller d’anticipation Letter 44, en six tomes, puis The Wicked + The Divine, des britanniques Kieron Gillen et Jamie McKelvie (Young Avengers), récit de fantasy urbaine où de jeunes pop stars font office de divinités. « Olivier Jalabert essaye de faire travailler les traducteurs sur des thématiques qui leur parlent. J’ai traduit l’autre album de Gillen et McKelvie, Phonogram, ainsi que tous les livres de Kelly Sue DeConnick (Bitch Planet) parus chez Glénat. » A côté, Eloïse de la Maison travaille toujours avec Jean-David Morvan dans un studio qu’ils ont co-fondé à Reims, The Tribe, dans lequel ils traduisent notamment des dessinateurs coréens.

Traductrice au quotidien

« Pour traduire les comics, on attend que le paperback [le volume rassemblant tous les épisodes d’un même arc, N.D.L.R.] soit paru. Le livre doit être un tout, et si je traduis les épisodes un à un, je risque de perdre en cohérence. » La traductrice reçoit un PDF du paperback, ou des floppies [le comicbook fin contenant un épisode que l’on achète en kiosque, N.D.L.R] envoyé par l’éditeur de la VO, et en réalise une première lecture. « Je vois aussi avec les auteurs s’ils ont des points particuliers à préciser. Puis dans un document Word, je note ma traduction, case par case et page par page. » Elle travaille ensuite avec la ou le lettreur pour placer correctement le texte dans les bulles. « La place dans les bulles est l’une des plus grosses contraintes. On peut parfois l’agrandir ou la rétrécir, mais on ne veut pas cacher le dessin. Ce qui arrive parfois, c’est que l’on déplace une information dans une case ou une page, si c’est toujours cohérent. »

Le temps que lui prend la traduction varie selon les comics, et sa familiarité avec les auteurs de la VO. « Pour traduire bien, j’ai besoin de 15 jours à trois semaines en moyenne – puis j’aime laisser décanter et relire plus tard. Mais sur The Wicked + The Divine par exemple, j’étais beaucoup plus lente au début, surtout pour adapter les références. »

De la difficulté d’adapter les références

Car l’autre contrainte, c’est que la BD « ne doit pas avoir l’air traduite ». Un travail d’autant plus difficile avec des textes contenant des références culturelles et des jeux de mots intraduisibles littéralement en Français, comme The Wicked + The Divine. « L’auteur utilise de l’anglais très britannique, il y a beaucoup de métaphores autour de la musique et des célébrités, un ton particulier… Je dois m’efforcer d’y être fidèle. Pour une blague, je vais devoir choisir si le plus important est de garder le signifiant, le champ lexical par exemple, ou si c’est de garder le jeu de mots. Si j’arrive à garder les deux, c’est idéal, mais sinon il faut faire un choix. »

L’adaptation est d’autant plus essentielle qu’il ne faut pas « passer à côté du message, comme dans Bitch Planet où il y a une thématique féministe très forte. Le travail de Kelly Sue DeConnick est assez difficile à traduire, elle explique peu, elle amène le lecteur à imaginer ce qu’il se passe. Or, les bulles les plus difficiles à traduire sont plus courtes, car il faut que ça reste naturel : on ne peut pas écrire « putain putain putain » à la place de « fuck fuck fuck » sans avoir l’air de sortir des années 1980. »

Pour s’assurer de ne pas faire de contresens, Eloïse de la Maison travaille de concert avec les auteurs qu’elle traduit. « Je leur demande quels sont les points auxquels il faut faire attention, et je leur soumets mets idées pour adapter les références culturelles. » Certains auteurs acceptent qu’elle ajoute des astérisques et explique une anagramme ou une référence, d’autres refusent catégoriquement. « Mais ce n’est pas gênant, c’est un challenge en plus. C’est toujours amusant d’échanger avec des auteurs étrangers : ils ont leurs propres clichés sur le français et les Français, c’est intéressant de confronter nos références ! »