« Les plateformes, comme Facebook, stimulent notre cerveau reptilien pour des raisons financières, c’est immoral »

«20 MINUTES» AVEC... Roger McNamee, qui comptait parmi les proches de Mark Zuckerberg, est le premier invité de notre nouveau rendez-vous du vendredi et dresse un bilan sévère de Facebook 

Propos recueillis par Laure Beaudonnet

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Roger McNamee dans les locaux de «20 Minutes» le 19 septembre 2019.
Roger McNamee dans les locaux de «20 Minutes» le 19 septembre 2019. — O. JUSZCZAK
  • Tous les vendredis, « 20 Minutes » propose à une personnalité de commenter un phénomène de société. Le nom de ce nouveau rendez-vous hebdomadaire ? « 20 Minutes avec... ».
  • Roger McNamee, investisseur de la première heure de Facebook, était en visite à Paris jeudi à l’occasion de la parution de Facebook, la catastrophe annoncée.
  • L’ancien mentor de Mark Zuckerberg (Zuck pour les intimes) a dédié ses trois dernières années à militer pour une réglementation stricte de Facebook et est le premier invité de notre nouvelle interview du vendredi.

« Facebook est aussi néfaste pour la démocratie que fumer l’est pour la santé ». Dans Facebook, la catastrophe annoncée, Roger McNamee, investisseur de la première heure du réseau social aux plus de deux milliards d’utilisateurs mensuels, dresse un bilan sévère des plateformes Internet. Bulles de filtres, piratage du cerveau, désinformation, collectes et revente de données personnelles, la liste de ses griefs est longue…

En visite à Paris, le cofondateur du Center for Human technology revient, dans le cadre du notre grande interview du vendredi « 20 Minutes avec... », sur sa prise de conscience en 2016 – à l’heure de l’élection présidentielle américaine — des dangers des réseaux sociaux pour la démocratie et de leurs conséquences délétères pour la santé de leurs utilisateurs. Rencontre.

Pendant l’écriture de votre livre, à quelles réactions vous attendiez-vous ?

En tant qu’activiste, j’ai écrit ce livre avec l’idée de sensibiliser aux problèmes. Depuis le mois de février [sortie américaine du livre], l’actualité a été de mon côté. L’attention des médias s’est focalisée quasiment exclusivement sur Facebook, mais dans mon livre, j’ai prévenu que d’autres entreprises seraient concernées. Le problème est si grand que les gens se demandent comment on pourrait le résoudre.

En tant qu’ancien mentor de Mark Zuckerberg, comment votre vision de lui a-t-elle évolué ?

J’ai rencontré Mark​ juste après son 22e anniversaire. La chronologie de The Social Network [de David Fincher] s’arrête juste avant son 22e anniversaire. Je n’étais pas au courant de la culture de hackers qui a caractérisé ses années à Harvard. J’étais naïf. Nous avons tous des personnalités compliquées et ce qui rend Mark si extraordinaire, c’est sa faculté d’écouter. Je raconte notre première rencontre dans le livre. La plupart des gens ressentent le besoin de répondre instantanément. Lui non. Il a une grande confiance en lui, ce qui est une qualité pour un entrepreneur, mais on aurait aimé qu’elle soit accompagnée d’empathie et d’un certain sens des responsabilités. Je pense que, dans sa vie, on lui a toujours répété qu’il était exceptionnel, qu’il n’était pas sujet aux mêmes règles que les autres. Peter Thiel et Marc Andreessen, qui étaient des mentors plus importants que moi, ont ajouté l’idée de disruption. Vous pouvez casser les codes sans vous préoccuper des conséquences. J’ai remarqué que les entreprises qui réussissaient n’étaient plus celles qui permettaient aux consommateurs de s’émanciper (empowerment), mais celles qui exploitaient les gens (AirBNB, Uber, Lyft…).

Attribuez-vous ce changement à Facebook ?

C’est plutôt une histoire de bon timing. Jusqu’à 2004, ceux qui développaient des technologies n’avaient jamais assez de puissance de calcul ou d’espace de stockage pour faire ce qu’ils voulaient. Ils devaient se concentrer sur les besoins des consommateurs. En 2004, les limites de la mémoire et de la puissance de calcul ont disparu. Vous pouviez regarder une vidéo branché à un réseau, et à partir de 2010, vous pouviez la regarder directement sur votre portable. Dès lors, vous pouviez concevoir un produit global sans vous préoccuper des besoins des clients. Au départ, Facebook devait faire attention à la vie privée, il vérifiait l’identité de ses utilisateurs avec l’adresse mail. A partir de 2010, les pulsions les moins reluisantes de Mark sont devenues plus prononcées. Il a commencé à faire des choses comme vendre les listes d’amis. S’il avait eu plus de mentors autour de lui, nous n’aurions pas cette discussion.

Pourtant vous étiez aussi son mentor…

Je l’étais… A l’occasion d’une de nos dernières discussions, je lui ai dit d’arrêter de se concentrer sur l’objectif d’un milliard d’abonnés. J’étais convaincu qu’en atteignant ce chiffre, il changerait sa façon de faire des affaires. Ce qui a été remarquable c’est qu’aucun problème n’est apparu avant les deux milliards d’utilisateurs. C’est la preuve de leur intelligence. Je ne prétends pas avoir tout compris. Je ne suis pas un héros, sinon je m’en serais rendu compte bien avant.

A l’approche des élections présidentielles américaines, pensez-vous que Facebook a appris la leçon ?

Facebook croit qu’il fait ce qu’il faut. Je ne suis pas d’accord avec eux sur la meilleure façon de résoudre le problème. Je reste très préoccupé mais pas seulement par Facebook. Aux Etats-Unis, je suis plus inquiet à propos d’Instagram, et à l’extérieur des Etats-Unis, à propos de WhatsApp. Ils ont concentré leurs efforts sur Facebook, mais pas sur les deux autres plateformes. Le moteur de recherche de Google et YouTube me préoccupent aussi beaucoup. L’hébergeur de vidéos est le repaire des fakes news. L’algorithme met en valeur les contenus les plus « engageants » [qui créent des réactions] et les deux tiers de la population réagissent à la peur et à l’indignation. Vous appuyez sur le cerveau reptilien, c’est-à-dire la partie de notre câblage la plus basique. L’idée qu’une entreprise déclencherait ce genre de réactions émotionnelles pour des raisons financières, c’est aussi immoral que de rendre les gens accros à la nicotine. Et c’est jouer avec le feu. Il existe trois catégories de contenus qui déclenchent ces réactions : le discours de haine, la désinformation et les théories du complot.

Pourquoi êtes-vous inquiet pour la démocratie ?

Le business model de Google, Facebook, Microsoft et Amazon repose sur le fait de prédire et de retenir notre attention. Et ils réussissent à le faire en connaissant toujours plus de choses sur nous. Comme l’a expliqué Shoshana Zuboff, professeure à Harvard, dans The Age of Surveillance Capitalism, leur business model repose sur la surveillance. Nous croyons que notre relation avec les plateformes se résume à donner quelques données personnelles en échange d’excellents services payés par la publicité ciblée. C’était vrai il y a longtemps. Google, Facebook Microsoft et Amazon rassemblent des données partout où ils les trouvent. Maintenant, Alexa et Google Assistant nous écoutent. Je les appelle des poupées vaudoues de données. Et ils se servent de ces poupées pour prédire. Ils cherchent des modèles. Et ce qu’ils découvrent c’est que grâce à ces modèles, ils peuvent prédire avec 60 % d’exactitude que nous allons acheter une maison et à 70 % que nous allons nous marier. Au fur et à mesure que de nouvelles personnes arrivent, ils suivent cette courbe de probabilité et peuvent ensuite vendre aux annonceurs quelque chose qui ressemble à de la certitude. C’est beaucoup plus que de la publicité ciblée. Ils savent qui nous sommes maintenant et ce que nous nous apprêtons à faire. Vous pourriez dire que cela ne vous dérange pas. Laissez-moi vous expliquez pourquoi ça devrait vous déranger.

Pourquoi ?

Google peut prédire avec 90 % de justesse qu’une femme est enceinte avant qu’elle ne soit au courant. Ce ne serait pas un problème si elle voyait simplement des pubs pour les couches avant de savoir qu’elle est enceinte. Mais ils vendent aussi aux anti-vaccins, ils vendent à n’importe qui. Et les anti-vaccins ont tout intérêt à cibler une femme enceinte qui l’ignore. Imaginez à quel point c’est dangereux. Second problème : où allons-nous avant d’acheter quelque chose ou avant de prendre une décision importante dans notre vie ? Nous allons sur Google, Facebook, Amazon, Microsoft… Et ils utilisent cette même poupée vaudoue de données pour contrôler les résultats de recherches, le fil d’actualité. Ils le font pour vous guider vers les prédictions qu’ils ont déjà vendues.

Pourquoi avez-vous gardé des parts chez Facebook, n’est-ce pas contradictoire ?

J’en ai très peu aujourd’hui. C’était une décision très réfléchie. Je m’étais séparé de la plupart de mes actions de Facebook bien avant tout ça. Mais quand ça a commencé, je me suis retrouvé face à un dilemme moral. D’un côté, je devais vendre mes actions parce que je ne croyais plus en ce que faisait l’entreprise. Mais si je faisais ça, je pouvais être accusé d’avoir cherché à porter préjudice à l’action sans me mouiller. Si je gardais l’action, personne ne pouvait m’accuser d’avoir privilégié mes intérêts personnels. Si l’action descendait, je me faisais du mal aussi.