De Sinik et Diam's à PNL, comment l'Essonne a réussi à dominer (enfin) le rap game français

ZER Si le 91 a déjà connu la gloire, il n’a jamais eu autant de succès que ces derniers mois

Clio Weickert

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Diam's, Sinik, PNL, Niska, Koba LaD... Toutes et tous écrivent l'histoire du 91.
Diam's, Sinik, PNL, Niska, Koba LaD... Toutes et tous écrivent l'histoire du 91. — HALEY/POL EMILE/SIPA/Captures d'écran Youtube
  • Le 91 est un département qui, historiquement, a fourni quelques grands noms du hip-hop.
  • PNL, Niska, Ninho, Koba LaD, Zola… Les rappeurs de l’Essonne ont imposé leurs titres tout au long de l’année.
  • Pourquoi ce département a-t-il mis autant de temps à imposer sa scène rap ?

« Tu parlais mal de mon 9-1 mais ne viens pas, tu seras pas en lieu sûr/Depuis qu’on prend l’dessus, t’as plus qu’à t’branler sur ma banlieue sud ». Il aura fallu attendre plus de quinze ans pour que la prophétie de Sinik dans Panam All Starz (issue du cultissime album Gravé dans la roche de Sniper), se réalise enfin. Car c’est désormais incontestable : l’Essonne domine le rap game hexagonal. C’est bien simple, le premier semestre a été plié par trois noms du 91 :  PNL, Ninho et Niska, qui cumulent les milliers de ventes et de streamings, et les millions de vues sur YouTube (119.000.000 pour Au DD tout de même). Et la liste des têtes d’affiche est loin de s’arrêter là, citons aussi le briscard Alkpote ou encore les étoiles montantes Koba LaD et Zola.

« C’est la première fois qu’on a autant de représentants au top, observe Fif Tobossi, journaliste (originaire de l’Essonne !) et cofondateur du site spécialisé dans le rap Booska-p. Tous les autres départements ont eu leur heure de gloire, et là, tu sens un truc massif dans le 91. Je pense que c’est parti pour durer, notre département est à la mode. » Mais que s’est-il passé depuis tout ce temps, dans ce département coincé entre le Val-de-Marne et le Loiret ? Les rappeurs de l’Essonne craignaient-ils de hisser fièrement le 9-1 en étendard ?

« L’Essonne Geless »

Soyons clairs, les Essonniens n’ont pas attendu les deux frères des Tarterêts pour se mettre au rap, loin de là. Le 9-1 a déjà connu de jolies heures de gloire : les années 2000, bercées par les flows de Disiz, Ol Kainry ou encore Sinik, qui avait signé le titre L’Essonne Geless, en hommage à son département.

« C’est ici que sont les hommes/Troubles sont les eaux dans les quartiers de l’Essonne/Dans les cages et dans les zones, dans les caves mon son résonne/Mais dis-moi que font les autres ? La victoire dépend des nôtres/Assieds-toi et prends des notes »

Sinik dans « L’Essonne Geless » en 2007

Impossible de se pencher sur le 91 sans parler de Diam’s, dont les tubes ont rayonné aux quatre coins de la France. « Un véritable raz-de-marée, commente Fif Tobossi. Mais même si au tout début de sa carrière elle a beaucoup insisté sur le département, c’était tellement une star qu’on ne se rendait même plus compte d’où elle venait. C’était une artiste qui appartenait à tout le monde ».

Une preuve de réussite pour Le Parisien de l'époque. Dans un article consacré à Sinik, où celui-ci clamait « l’Essonne, c’est comme un tatouage », le quotidien estimait que « d’ordinaire, l’ancrage géographique est l’apanage des apprentis rappeurs en mal d’inspiration ». On serait curieux d’avoir l’avis de PNL sur la question. « Avant, le département n’était pas très martelé, analyse Fif Tobossi. Aujourd’hui PNL parle tout le temps des Tarterêts, et quand tu vois Niska, tu penses direct à son quartier du Champtier-du-Coq à Evry. Désormais le 91 est sur la carte, vraiment ». Il est d’ailleurs temps de se faire un petit point géographie.

« T’es très loin du mouv' quand t’habites à Mondétour »

Situé au sud du Val-de-Marne et des Hauts-de-Seine, traversé par le RER C et survolés en permanence par des courts et longs courriers, l’Essonne compte plus de 1.200.000 d’habitants, dont 40.9 % ont entre 0 et 29 ans, et 22.2 % entre 30 et 44 ans. « Une population jeune et active », précise le site du département. Le petit bémol ? Ce n’est pas la porte à côté… « On est à 30 minutes de la capitale, donc c’est RER ou voiture, explique le journaliste de Booska-p. On est beaucoup à avoir connu très tard Paris car pour y aller, il fallait qu’on ait un truc à faire là-bas, tu n’y vas pas pour un oui ou pour un non comme les gens du 9-2 ou du 9-3. La géographie et l’éloignement ont peut-être joué dans ce succès tardif car c’est à Paris que tu rencontres le plus de gens, et que se font les connexions. »

« RER B, zone 5 : Orsay-ville/Bus 03, direction "Carrefour-Les Ulis"/Durant des années, je n’ai fait que des allers-retours/Crois-moi t’es très loin du mouv' quand t’habites à Mondétour ! [un quartier d’Orsay] »

Diam’s dans « Petite banlieusarde » en 2006

Et ce n’est pas Niska qui dira le contraire. « On est tellement loin de la capitale qu’au final c’est comme la province, mais dans cette banlieue, expliquait-il à 20 Minutes cet été, lors de la promo de son nouvel album. C’est trop loin ! On est aussi près de Paris qu’un mec qui habite Orléans ! On est grave des blédards et ça nous crée une certaine originalité, un truc qui fait que ça intéresse. On a des flows très spéciaux, une façon de parler particulière, une manière de bouger… C’est très 91. » L’Essonne peut aussi se vanter d’enrichir la langue française. Car c’est à Grigny que l’expression désormais courante « c’est quoi les bails ? » («comment ça va ? »), a vu le jour, tout comme le suffixe « -zer », si cher à Booba (qui rappelons-le vient du 92.).

« Si elle s’unit tu vas péter les plombs »

Les lignes bougent en banlieue sud, bien qu’un autre élément ait longtemps fait défaut au 91 : le manque d’esprit d’équipe. Quand d’autres endroits ont réussi à fédérer différents artistes, quartiers ou villes, l’Essonne a pu pêcher niveau collectif. « On a perdu beaucoup de temps dans des histoires, au lieu d’être solidaires comme les autres départements. La puissance de la Mafia K’1 Fry était de rassembler trois villes, Orly, Choisy, Vitry. Pareil pour le Secteur Ä [dans le Val d'Oise] », explique Fif Tobossi. Stylistiquement, la langueur de PNL n’a rien à voir avec la verve de Niska ou le langage fleurie d’Alkpote… Pire, de nombreuses rivalités ont agité le 91 pendant de nombreuses années.

« On sait que c’est notre mentalité, on a grandi dans ça, constate Niska. Mais avec le temps ce n’est plus pareil. On est en train de comprendre qu’il y a d’autres choses à faire que de se battre entre nous, et qu’au final les gens ressentent une certaine fierté de pouvoir entendre des artistes venant de chez eux. On est en train de comprendre que mieux vaut être ensemble pour pouvoir avancer. » Hormis PNL qui se la joue solo, les Essonniens multiplient désormais les feats, dont Niska, Ninho et Koba LaD, trois têtes d’affiche.

Les rappeurs partagent aussi leurs scènes, comme au Plan, une salle de concert à Ris-Orangis, passage incontournable pour les artistes du coin. « Les rivalités se sont vraiment adoucies. Dans les textes ça peut être toujours aussi vivace mais l’atmosphère est vraiment différente, les rappeurs de différents quartiers peuvent se retrouver tous sur la même scène, ce qui était inenvisageable il y a encore 4-5 ans », observe Fabien Lhérisson, le directeur et programmateur du Plan.

L’union fait la force, c’est bien connu, alors à quand un projet commun pour fêter l’apogée du 9-1 ?

« Trop hard, l’Essonne, si elle s’unit tu vas péter les plombs/Trop hard, banlieue sud, 9-1 c’est d’la bête de bombe/Trop hard, trop hard mais go y’a que des vrais gars/Fuck dat, non nous on est trop unda »

Disiz La Peste dans « 91 unda » en 2003