Oscar du meilleur film international : La France tente de conquérir un prix qui lui échappe depuis 1993

CINEMA On saura vendredi si la France tentera sa chance aux Oscars avec « Portrait de la jeune fille en feu », « Les Misérables » ou « Proxima »

Fabien Randanne

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Adèle Haenel et Noémie Merlant dans «Portrait de la jeune fille en feu».
Adèle Haenel et Noémie Merlant dans «Portrait de la jeune fille en feu». — Pyramide Distribution
  • Le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC) a annoncé lundi que « Portrait de la jeune fille en feu », « Les Misérables » et « Proxima » étaient présélectionnés pour représenter la France dans la course à l’Oscar du meilleur film international. Vendredi la commission révélera sa décision finale.
  • L’Oscar du meilleur film international (improprement appelé « Oscar du meilleur film étranger ») est décerné à un film qui n’est pas en langue anglaise. Depuis 1957, la France l’a remporté neuf fois. La dernière remonte à 1993 avec « Indochine ».
  • « 20 Minutes » a demandé à des journalistes cinéma quel serait le meilleur choix pour décrocher l’Oscar ou, du moins, espérer, de figurer parmi les cinq ultimes nommés le soir de la cérémonie.

Ils sont trois en lice. Lundi, le CNC (Centre national du cinéma) a annoncé que Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma, Les Misérables de Ladj Ly et Proxima d’Alice Winocour pouvaient encore espérer représenter la France dans la course à l’ Oscar du meilleur film international – nouvelle dénomination du prix autrefois appelé improprement « Oscar du meilleur film étranger », voire « Oscar du meilleur film non anglophone »…

Ce vendredi, la commission nommée par le ministère de la Culture (voir encadré), devra les départager et n’en sélectionner qu’un seul pour défendre les couleurs tricolores lors de la prestigieuse cérémonie qui se tiendra au Dolby Theatre de Los Angeles, le 9 février prochain. L’enjeu : permettre à la France de remettre la main sur un trophée qui lui échappe depuis 1993 et le sacre d’Indochine de Régis Wargnier.

« La France est victime de son passé »

Plus d’un quart de siècle de disette ! Un affront pour le pays des frères Lumière. « Je pense que la France est victime de son succès passé, avance à 20 Minutes Guy Lodge, journaliste cinéma britannique indépendant qui écrit pour Variety, The Guardian ou encore The Observer. Elle a gagné si souvent que l’idée voulant que « la France gagne toujours » est bien installée dans l’esprit des votants qui, eux, semblent avoir envie de varier les lauréats ».

Du côté des statistiques, le cinéma français n’a pas à rougir. Depuis 1957 que l’Académie des Oscars récompense le meilleur film non-anglophone, il a triomphé neuf fois. Ce qui est moins bien que l’Italie, primée à douze reprises, mais mieux que l’Espagne, récompensée quatre fois. Si l’on s’en tient au nombre de nominations, la France est en tête avec 39 citations, devant l’Italie (31) et l’Espagne (19). Il faut cependant mettre les « cocorico » en sourdine car, sur les dix dernières éditions, seuls Un Prophète en 2010 et Mustang en 2016 ont réussi à se faire une place parmi les cinq nommés finaux, mis en avant lors de la cérémonie.

Car ce n’est pas tout de désigner un long-métrage pour concourir à l’Oscar du meilleur film international, encore faut-il qu’il se démarque parmi la centaine d’autres – 92 en 2018, un record – aux yeux de ceux qui n’en garderont que cinq pour figurer dans la liste des nommés. Pour l’heure, on sait que l’Espagne a choisi Douleur et Gloire de Pedro Almodovar pour défendre ses chances, que la Corée du Sud mise sur Parasites et que le Brésil croit aux chances du dernier prix Un certain regard, La Vie invisible d’Euridice Gusmao

« Les votants doivent avoir vu le film »

Quel serait donc le meilleur choix pour la France ? « Pour être nommé et avoir un Oscar, il faut que les votants aient vu le film, c’est tout bête », souligne Caroline Vié, journaliste cinéma de 20 Minutes. C’est a priori une lapalissade mais il n’empêche : une œuvre a beau être un succès dans son pays d’origine et être saluée pour ses innombrables qualités, encore faut-il qu’elle passe dans le radar de ceux qui auront le dernier mot aux Etats-Unis. Les votants peuvent difficilement avoir vu l’intégralité des films en lice, leur dévolu se portera donc sur le long-métrage qu’ils auront eu l’opportunité de voir… ou celui dont ils auront entendu parler.

C’est pour cela que, sur le papier, Proxima d’Alice Winocour semble faire de la figuration. Même s’il a été présenté il y a une dizaine de jours au Festival de Toronto (Canada), excellente rampe de lancement pour les Oscars, peu de monde a vu Eva Green dans le rôle principal, celui d’une astronaute. Et pour cause, il ne sortira en France que le 27 novembre.

On prend peu de risques à dire que la décision de la commission du CNC se jouera vraisemblablement entre Portrait de la jeune fille en feu et Les Misérables, eux aussi passés par la case Toronto où ils ont été chaleureusement accueillis.

« Réalités sociales »

« Je pense que Les Misérables serait le meilleur choix d’un point de vue stratégique étant donné l’inclination récente des votants aux Oscars pour un cinéma plus conscient des réalités sociales », suggère Guy Lodge. Le long-métrage de Ladj Ly – Prix du jury à Cannes – suit des agents de la BAC dans un quartier de Montfermeil (Seine-Saint-Denis) et pointe le projecteur sur les violences policières. Un sujet qui ne peut qu’entrer en résonance avec un public américain habitué à ce que les bavures des forces de l’ordre défrayent la chronique.

Sous ses abords de film en costume classique et corseté, Portrait de la jeune fille en feu ne manque pas de faire écho à des préoccupations contemporaines. A l’heure où l’ouverture de la PMA aux couples de femmes est en débat à l’Assemblée, cette histoire d’amour lesbienne, contrariée par le poids des conventions et du regard de la société, tombe à pic dans les salles françaises où il sort ce mercredi. « Ce serait le meilleur candidat pour la France étant donné les réactions qu’il a suscitées à Cannes », estime Jon Frosch, critique au Hollywood Reporter, interrogé par 20 Minutes.

Effectivement, le long-métrage a été très bien accueilli sur la Croisette en mai et il avait valu à Céline Sciamma le prix du meilleur scénario… « Les cinq nommés finaux pour l’Oscar du meilleur film international sont désignés par un comité dont j’ignore la composition, reprend le journaliste. J’ai tendance à penser que l’aspect queer [ne correspondant pas aux normes hétéros] peut permettre à Portrait de la jeune fille en feu de se démarquer. Une femme fantastique [film chilien sur une femme trans] a remporté cet Oscar en 2018, les films d’Almodovar ont été récompensés [Tout sur ma mère en 2000] et je suis sûr que La Vie d’Adèle aurait été primé s’il avait été candidat [le film d’Abdelattif Kechiche n’était pas sorti dans les salles dans les temps pour être éligible]. »

« Ça changera des hommes qui vont rater l’Oscar »

On notera que, parmi les trois films de la sélection française, deux ont été réalisés par des femmes. « C’est des femmes qui vont rater l’Oscar, ça changera des hommes qui vont rater l’Oscar », a tweeté, avec son éternel sens du sarcasme, le réalisateur Xavier Beauvois.

On ne partage pas le cynisme de l’auteur de Des hommes et des dieux, mais il faut admettre qu’il n’a peut-être pas tort. S’il nous fallait miser sur un gagnant pour l’Oscar du meilleur film international 2020, on mettrait un billet sur Parasites. Ce film est réalisé par Bong-joon ho, un cinéaste familier de Hollywood (Snowpiercer, Okja…), aborde la question des inégalités sociales et peut se prévaloir de la solide réputation conférée par la Palme d’or. Et puis, la Corée du Sud n’ayant encore jamais remporté l’Oscar du meilleur film international, les votants de l’Académie pourraient avoir envie de réparer cela. Le prix mérité se doublerait d’un symbole comme les affectionnent les Américains.

Qui décide ?

La commission chargée de présélectionner le candidat français à l’Oscar du film international se compose des producteurs Rosalie Varda et Jean Bréhat, des exportatrices Agathe Valentin et Muriel Sauzay, et des réalisateurs Danièle Thompson et Pierre Salvadori. Thierry Frémaux, délégué général du Festival de Cannes, Serge Toubiana, président d’Unifrance et Alain Terzian, président des César sont les trois membres « de droit ». Ce vendredi, ils feront connaître leurs choix après avoir auditionné les producteurs et exportateurs des films concernés.